entonnoir de nous d'Alexandre St-Onge & Simon Brown par Emilien Chesnot

Les Parutions

24 oct.
2020

entonnoir de nous d'Alexandre St-Onge & Simon Brown par Emilien Chesnot

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entonnoir de nous d'Alexandre St-Onge & Simon Brown

 

Wikipédia : « Un entonnoir est un instrument en forme de cône, terminé par un tube et servant à verser un liquide, une poudre, un granulé ou une pâte dans un récipient de petite ouverture. Les entonnoirs sont utilisés en cuisine, en mécanique automobile et en industrie. »

Le livre d’Alexandre St-Onge et Simon Brown s’appelle : entonnoir de nous. Pourtant, d’entonnoir, il n’est question nulle part. À moins qu’il n’en soit question partout. C’est-à-dire qu’au lieu de désigner le thème du livre, le titre ferait référence à la méthode ayant servi à son écriture (la méthode-entonnoir). Ce qui en ferait le premier livre, à ma connaissance, à détourner l’entonnoir de son usage culinaire, mécanique ou industriel, pour lui trouver une application dans le domaine du texte.

La méthode-entonnoir comprend un dispositif-entonnoir (une machine écoute et transcrit en les déformant les propos tenus entre deux amis sur plusieurs années) et une syntaxe-entonnoir, produite par la machine, qui contraint la phrase à s’écouler selon des règles qui paraîtront anormales à tout lecteur habitué aux proses correctement construites. Exemple de syntaxe en entonnoir, trouvé page 6 : « C’est le racisme de 222 enfants / c’est de France / c’est des chasseurs / c’est la suprématie réussite / c’est la semaine contrariée des Cousins / c’est comme aujourd’hui le mal / c’est comme le reste ». Où l’on voit une suite de présentatifs sans référents, égrenés en anaphore, produire un effet d’entonnoir jusqu’au dernier vers : « il est si proche ». Et cela permet, en prime, de relire tel classique de Verlaine avec des yeux neufs (« C’est l’extase langoureuse / C’est la fatigue amoureuse / C’est tous les frissons des bois », etc.)

Il y a un aspect fondamentalement sériel dans cette méthode, qui se déploie dans de courtes séquences qui en varient le mode. On trouve ainsi des poèmes en vers dits « libres » qui habitent chacun une page, de longs poèmes en vers qui courent sur plusieurs, des proses titrées et « calibrées » (six lignes chacune), de brefs assemblages de vers formant plusieurs colonnes, des proses plus « libres » elles aussi… comme pour tester la plasticité du langage émis par la machine.

On l’aura compris, Alexandre St-Onge et Simon Brown (deux artistes interdisciplinaires Québécois, St-Onge ayant une appétence particulière pour la musique et les arts du son, et Brown une attention pour les questions de traduction) ont écrit (ou laissé écrire) un texte expérimental au sens fort, dont l’objet me semble être la syntaxe et ses procédés (entendus comme façons d’agir, ou conduites dans la langue). Ce qui tombe bien, puisque qu’un entonnoir est aussi une petite conduite (un tube qui contraint l’écoulement).

La machine intervient dans le dialogue humain non pour le coder, mais au contraire pour éclaircir la nature de nos règles de parole : ce qui est mis en lumière, c’est d’abord l’aspect contraignant de la syntaxe – dont l’un des domaines d’études est la rection, soit le processus par lequel un mot impose à un autre mot un moyen de réalisation du rapport de subordination. Dans entonnoir de nous, ce rapport est sans cesse bousculé, fragmenté, remodelé, et remplacé par des bonds, des juxtapositions et liaisons approximatives.

Parfois, c’est le sens d’un mot – et non sa fonction ou sa désinence – qui atteste son rapport aux autres mots dans la phrase grâce à des phénomènes d’accords « sémantiques », beaucoup plus souples que des accords morphologiques. Impossible ici de s’accouder à ce que l’on sait, pour l’avoir toujours pratiqué, de notre propre langue ; sinon, comment comprendre une proposition (on pourrait aussi bien parler de flux) comme : « démentes mal vu mais gland drame man apprentissage pousse guère ombre paradigme renard hyper mer gourmandes pénètrent pour a morcelée ». On serait tenté ici de rétablir accords et liaisons de toutes sortes pour sauver le sens ; car ce qui importe toujours à la lecture, et ce que des décennies de poésie expérimentale (disons depuis Rimbaud) n’ont pu entamer, c’est la certitude qu’un texte doit avoir un sens.

Or, ici, le seul sens est celui que pointe l’écoulement permanent des vers et des phrases, selon un principe du « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », malgré les répétitions et rémanences de certains groupes de mots. Comme l’intrigant : « de parler de sa bande / d’économie », ou le jeu de redistribution lexicale des petites proses de six lignes, où réapparaissent sans cesse, comme aléatoirement disposés, « mamaco », « gland », « morpions », « dynamique », « sodec »…

Ainsi, le texte monte et descend divers degrés dans l’abstraction grammaticale, de l’opération de déliaison/reliaison qui reste « figurative » (avec la trouvaille suivante : « Ce soir 500 couvertures médiatiques / commentent cinq cent pourcent comme pour rien », où l’on discerne « pour cent comme pour rien ») à la radicalité a-mélodique, a-figurative, a-rythmique des petites proses. On rejoint ici l’univers de certaines pièces sonores ou musicales contemporaines, où parmi le bruit du monde et des choses entre elles, flottent quelques fragments de lignes mélodiques venues du passé.

On peut même, parfois, deviner la teneur de la conversation ayant donné lieu à sa transcription d’après quelques indices lexicaux ; comme ici, où l’on semble parler politique : « Parce qu’utilisateur d’un jour / le moi c’est une grosse valise française / proposée qu’on fait pas partie / de faire profil le séjour zéro / quand même métissé ô / mais arrête le Pays puis là / ça fait l’épicerie puis ça existe / sinon c’est comme retrouver / comme le soi, qu’est-ce que c’est / la station d’esclavage ». Mais le texte n’est pas un manifeste à propos de la politique ; il est politique, en cela qu’il interroge nos relations de parole, entre humains, à l’aune de ce qu’en comprend la Machine. Et brusquement, on relit l’ensemble comme un aperçu de ce qu’une telle Machine (téléphone, ordinateur, caméra, télévision…) retient et interprète des flux humains qui la traversent et l’informent, et ce, depuis son propre « point de vue » de machine. Et cette dernière finit par parler de l’autonomie de son propre langage, par parler depuis cette autonomie, en jouant avec des bribes de langue humaine. Et elle nous apostrophe, quelque part dans le livre : « je vous laisse pouvoir / vous demander une question. »

Celle que je me pose, après avoir lu entonnoir de nous, concerne la légitimité d’un recoupement entre lien syntaxique et lien social. Je n’ai pas vraiment de réponse à y apporter pour le moment. Je me demande simplement pourquoi elle apparaît. Peut-être est-ce parce qu’à l’issue de ce livre, j’ai le sentiment d’avoir appris quelque chose sur ma langue, sur ma société et ma manière de faire société, un quelque chose qui se trouve ironiquement cristallisé par le fait que je l’ai appris d’une machine – qui me l’a enseigné à son insu, à l’inverse de mes livres d’école. La machine m’a appris ce qu’elle-même ne sait pas du fait social humain appelé parole ; une fois remis de ce paradoxe, je continuerai à la lire, pour apprendre à lire et à parler.

 

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