Jeux de lecture de Siegfried Plümper-Hüttenbrink (2) par Émilien Chesnot

Les Parutions

17 sept.
2020

Jeux de lecture de Siegfried Plümper-Hüttenbrink (2) par Émilien Chesnot

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 Jeux de lecture de Siegfried Plümper-Hüttenbrink (2)

 

S’incorporer un miroir

 

J’adresse un signe au livre de Siegfried Plümper-Hüttenbrink. Surprise : il me l’adresse en retour, et ce, littéralement.

La couverture métallique des Jeux de lecture, qui reflète – approximativement – l’image de son lecteur, est la première des nombreuses strates signifiantes qu’il faudra traverser pour le déchiffrer. Mais, déjà, une certaine conception du vœu critique est rendue toute matérielle : lire, c’est mimer en soi-même le fonctionnement et les effets de la machine que l’on effeuille, autant que se voir mimé par elle. C’est, plutôt que de le promener le long d’un chemin, s’incorporer un miroir déformant.

L’essentiel de la réponse à la question que se pose cet essai (que fait-on quand on lit ? – et ses questions dérivées, que voit-on quand on lit ? où est-on quand on lit ? comment en vient-on à lire ?) est donc déchiffrable à même sa couverture, et à même sa composition. Car sa structure et son histoire constituent une couche de sens supplémentaire qui donne à méditer sur la nature de tout texte : si la première partie, qui donne son titre à l’ensemble, est inédite, De la lecture et De la littéralité, qui forment les deuxièmes et troisièmes parties du livre, ont déjà été publiées à La main courante en 2006 et 1997. Il s’agit donc d’un réarrangement non-chronologique de courts essais, eux-mêmes composés de fragments qui sont autant de « jeux de lecture », nommés d’après les fameux « jeux de langage » de Wittgenstein. Soit des portraits de lecteurs avec analyses de leurs textes (Wittgenstein, Benjamin), des réflexions, des souvenirs, des anecdotes, des descriptions d’exercices, des bribes de dialogue intérieur… comme autant d’outils nécessaires à la saisie conceptuelle de l’acte de lecture, mobilisés par l’enquêteur en langue.

Or, un tel mode de composition pointe la nature palimpseste de tout texte, et, tel que le livre le dira, la nature palimpseste de toute lecture. Un palimpseste est, dans un premier sens, un manuscrit effacé pour être recouvert d’un second texte. Dans un sens second, il s’agit d’un mécanisme psychologique tel que, nous dit le dictionnaire, « les faits nouvellement mémorisés se substituent à ceux qui leur préexistaient dans la mémoire ». Et Victor Hugo de surenchérir : « L’oubli n’est autre chose qu’un palimpseste. Qu’un accident survienne, et tous les effacements revivent dans les interlignes de la mémoire étonnée. »

Un tel accident pourrait survenir au cours de l’un des « jeux de lecture » dont Siegfried Plümper-Hüttenbrink donne de nombreux exemples ; il pourrait prendre la forme suivante : « En cours de lecture, il peut arriver que des mots se rappellent à toi, te fassent signe au point d’aller s’indexer en relief. Tout se passe alors comme s’ils étaient sur le point de se « ré-inscrire » littéralement sous tes yeux qui sont occupés à les lire et semblent en avoir gardé souvenance. » Si le monde se donne à lire, à travers les signes que nous lui faisons miroiter, alors la lecture d’un livre est déjà une lecture au carré ; mais si le livre que nous lisons réfléchit lui-même la nature de l’acte de lecture, alors nous atteignons à la lecture au cube ; c’est peut-être en cela que Siegfried Plümper-Hüttenbrink dresse de lui-même et des auteurs qui le hantent* des portraits de lecteurs en grands obsessionnels.

Car lire, pour eux, est avant tout une affaire de surimpression. Il s’agit de déchiffrer à travers les amas et bribes de pensées vaporeuses qui surgissent en permanence devant leurs yeux, mais aussi de re-connaître ce qui s’est toujours-déjà donné à lire. Voire, de s’incarner par le corps du texte (la lettre). On se demande alors si la lecture, l’un des rares actes qui soit en mesure d’interrompre l’incessant monologue intérieur, ne serait pas aussi l’un des seuls moyens de se prêter un corps, de s’incorporer, quitte à ce que cela ne revienne à « s’illéiser », un acte qui « se conjugue toujours en miroir. La grammaire du reste l’atteste, qui nous rappelle que c’est un verbe réfléchi ». Je pense alors à Thomas l’Obscur, de Maurice Blanchot : « il entra avec son corps vivant dans les formes anonymes des mots, leur donnant sa substance, formant leurs rapports, offrant au mot être son être. Pendant des heures, il se tint immobile, avec, à la place des yeux, de temps en temps le mot yeux : il était inerte, fasciné et dévoilé. » À quoi répond ce passage des Jeux de lecture à propos d’un lecteur dont la photographie figure au tout début de la première partie du livre : « D’emblée ne les voit-on pas [les lecteurs] tenir une pose de statuaire, accrochés aveuglément au livre qui les captive et les prend en otage ? De toute évidence ils ne sont pas là. »

Incorporation paradoxale donc ; ou incorporation en miroir. Car lisant ainsi, le lecteur est renvoyé à sa propre sincérité, à la validité de sa saisie, à la solidité des liens qu’il tisse entre les diverses strates du macro-texte (puisque, nous le disons avec Derrida, il n’y a littéralement pas de hors-texte). Ce renvoi incessant vers lui-même et ses « jeux de lecture » l’amène à douter qu’il a bien lu ; voire, cela l’amène à douter de « l’existence de sa propre personne de lecteur. » Dès lors, l’enquête prend un tour nouveau, où il s’agit de retrouver le corps dudit lecteur, qualifié de « corps fantôme » à de multiples reprises (voir la très belle citation de Pascal Quignard placée en exergue : « À la Bibliothèque nationale les bibliothécaires nomment fantôme la plaquette de carton mise à la place du livre communiqué au lecteur. ») L’enquête franchit encore un degré quand on aura caractérisé le lecteur comme « tenu dans le secret, et comme détenu en otage », soit comme une doublure : « On pourra sérieusement douter de son existence. La tenir même pour apocryphe ou vécue par quelque autre et dont on aura été provisoirement l’Hôte. Comme si un double ou quelque doublure était toujours de mise dans ce jeu ». À ce titre, le leitmotiv répété en amorce de nombreux fragments de la première partie, « le lecteur que je suis […] », indique bien cette division interne qui surgit en tout lecteur, entre être étant et être suivant ou suiveur. Ce leitmotiv et quelques autres (« Je lis. Je relie. ») miment le mécanisme qui consiste pour le sujet à se répéter qu’il existe bel et bien – entendant ainsi se le prouver –, mais dont la validité s’évapore petit à petit, l’énoncé répété perdant de son caractère d’évidence à chaque nouvelle itération, se virtualisant de plus en plus, faisant perdre à son tour au sujet la conviction qu’il existe bel et bien

L’enquête de Siegrfried Plümper-Hüttenbrink, aboutit donc (provisoirement) à une caractérisation de la lecture comme état tout autant que comme acte. Un état de disparition, de dépossession de soi : un « arrêt d’existence » qui advient « en présence et rien qu’en passant du nominatif d’étant à son état verbal. Au participe présent, se disant être là, en étant, hors de toute instance énonciative. » Tout comme chez Lacan, où le sujet forclos rejette les signifiants inassimilables hors de toute instance psychique. On pourrait dès lors dire du lecteur, lui qui « est visible de loin », qu’on le voit n’y être pas. Le texte qu’a produit Siegfried Plümper-Hüttenbrink est, en ce sens, un grand texte de l’obsession et de la forclusion : sa lecture, comme celle de Wittgenstein, comme celle de Roger Giroux ou d’Anne-Marie Albiach (entre autres) n’est possible qu’à travers un engagement total de son lecteur, qui doit supporter la terrible angoisse de se voir réfléchi en train de le réfléchir. Nous lisons le texte avec le texte, et le texte par le texte ; comme deux Jeux de lecture face à face, se faisant signe dans l’infinie duplication de leurs couvertures métallisées.


* On reconnaît la méthode, l’intonation et le vocabulaire de Wittgenstein, notamment dans les procédés d’adresse à soi-même sous forme de dialogue intérieur, le recours aux expressions attestées par l’usage courant, le motif de l’enquête, mais on discerne aussi Benjamin, Hocquard et sa boîte à outils conceptuelle, Royet-Journoud, Valéry… qui sont tous cités et glosés dans le livre

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