l’a la le de M. Brion par Emilien Chesnot

Les Parutions

25 avril
2020

l’a la le de M. Brion par Emilien Chesnot

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l’a la le de M. Brion

l’a la le : le titre de ce livre étrange semble l’amorce d’une chanson fredonnée. Les trois articles singuliers définis, esseulés, ne nous laissent pas entendre ce dont on veut nous parler. Mais à peine le livre ouvert, on surprend quelqu’un en train de discourir, quelqu’un qui nous attendait pour commencer son curieux soliloque : « J’aime bien les termes suivants ces jours-ci, l’élide et / l’élude. L’élide et l’élude – mais avant de vous en parler, il / faudrait que je vous parle de l’épicène. Je pense que les trois / iront bien ensemble. » L’objet du discours étant nommé, il s’agit maintenant de le définir : l’épicène, « ce sont des choses qui / malgré le genre ne varient pas de forme […] L’élision c’est […] cette espèce de / frottement qui fait qu’on disparaît, une lettre part. L’élude, / quant à elle, c’est de pouvoir esquiver, étymologiquement le / fait de pouvoir mettre hors-jeu. »

Précision : il ne va pas de soi que ce texte soit lu, et donc coupé, suivant la chute de chaque ligne (ce qui tendrait à en faire un texte en vers). Il se présente plutôt comme un tissu de prose non-justifiée, produisant du vers par accident. Cependant, une telle lecture présente un bénéfice immédiat : on ressent un effet de détente, au double sens de relâchement (la grammaire en mode cool), et d’extension rapide. Tandis que le vers est sans cesse relancé par la coupe, la phrase, elle, produit des contre-rythmes dynamiques grâce à la richesse de sa ponctuation (tirets, points, virgules, deux points, barres obliques, guillemets…). Phrase et vers travaillent chacun à leur rythme, en harmonie. La possibilité de percevoir le jeu produit par leur ajointement étant à mettre au crédit d’une lecture en vers, j’ai été amené à faire ce choix qui se répercute naturellement dans ma manière de citer l’a la le.

Le fait que le vers apparaisse à la faveur d’un manque de justification de la prose – malgré elle, donc – me donne beaucoup à penser. D’une manière générale, la prose régnante ne se justifie pas, parce qu’elle n’a jamais eu à le faire. Justifier la prose, c’est le travail du vers. Or, ce vers malgré nous confronte au constat d’un indécidable : rien ne justifie qu’on ne tranche entre vers et phrase, prose et poème. En réalité, nous avons sans doute affaire au texte d’une performance (voir le dernier mot : un « Merci » qui donne congé au livre en même temps qu’à son lecteur-public), c’est-à-dire à un flux oral écrit. Enfin, si la matérialité du texte (ce qu’il est dans ce qu’il dit) se montre à nous, c’est pour mieux désigner autre chose à notre attention : un autre lieu, une autre essence. On pourrait ainsi parler de « poème métonymique », dans la mesure où les stratégies textuelles utilisées servent à signifier une idée qu’elles impliquent, mais qui leur reste distincte. Le texte le thématise en plusieurs endroits: « Et en même temps, se passe un très léger / quelque chose qui n’est pas le livre, mais qui est cette / présence » ;  « S’il n’y a probablement plus de / livres, il reste néanmoins les livres qui font ce mouvement, / couvrir par le débordement » ; « j’aime bien sa manière de construire le vêtement, drapé /plissé, etc. qui reste tendance mais qui t’amène ailleurs ».

L’équivalence vêtement / poème est ici posée ; elle se répètera : « je m’étais retrouvé à essayer une / veste un peu trop belle pour moi, beaucoup trop chère pour / tout le monde, mais qui malgré toutes mes guenilles / d’alors, avait vraiment l’air d’un poème. » Se déployant en « drapé / plissé » continu, tramée de nombreux fils distincts, la forme souple du soliloque charrie souvenirs, anecdotes, observations, jeux de langue… Le livre est bâti « comme une robe », en épinglant « de-ci de-là un feuillet supplémentaire » (Proust), selon une « logique de pareil, pareil mais / différent » dont l’enjeu déclaré est « une poétique / amoureuse qui déborderait de son genre mais en repriserait / quand même les codes. » Comme chez Proust, qui voyait dans la mode une « impulsion de vie » permettant de s'approprier un vêtement au plus profond de son être, les habits, les tissus sont ici des objets de désir. Pas étonnant, dès lors, que la question de la coupe travaille conjointement textile et texte ; il s’agit d’être physiquement juste dans la découpe qui réunit le corps et ce qui l’enveloppe. La coupe est définie comme désir physique de justesse dans la présence, que celle-ci soit dans ou en dehors du livre : « J’avais vraiment besoin que ce poème sorte du livre, que j’en / sorte aussi, c’était tout un manifeste qui d’ailleurs parlait de / pantalon, disant que les pantalons devaient être idéalement / taillés juste pour faire l’amour avec vous ».

Une problématisation de la lecture critique est ici à l’œuvre, depuis le poème. Ou, plus précisément, depuis son élude, qui est le fait « de pouvoir esquiver » quelque chose que l’on veut néanmoins « venir toucher ». Et si « parler des absents » est « l’un des pires enjeux de la poésie / amoureuse », il n’en reste pas moins que l’a la le contraint son lecteur à la reconstitution in absentia de la poésie du poème. « L’amour la poésie le reste », l’a la le : comme le titre le disait déjà, mais comme je viens seulement de le comprendre, la poésie est l’éludé du poème, elle est son reste aimé, désiré, désigné. Elle est ce que le poème tait, et ce vers quoi il tend – amoureusement. Ainsi, « toute cette / recherche amoureuse poétique a commencé à glisser / doucement vers quelque chose qui n’était peut-être plus / dans une logique d’unité. »

Nous approchons là, suivant Mia Brion*, ce qui fait la possibilité de toute communauté. Le « vague même de l’idée » de poésie, d’amour, de leur reste, nous force à les pratiquer sans relâche, puisqu’il n’y a que des preuves d’amour – ou de poésie. Au passage, nous mettons au commun le résultat de nos productions, à travers l’usage de signes opaques, qui sont ce vers quoi « convergent les êtres de la communauté » (Beck). Au commun, où à l’épicène : l’epikoinos, c’est le « possédé commun » du féminin et du masculin, ce qui leur reste d’intouché après la division : « j’étais probablement divisé pour être / intact à l’heure qu’il est ».


*L’auteure a changé de prénom depuis la parution du livre.

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