AVIS D'ARTISTE (7) par Richard Monnier

Les Incitations

15 mars
2026

AVIS D'ARTISTE (7) par Richard Monnier

Panorama.

Jeudi 11 mars, sur France Culture, Joseph Ghosn et Philippe Azoury sont invités dans l'émission "Les midi de la Culture", pour parler de l'exposition "Clair-Obscur" qui a lieu à La Bourse du Commerce à Paris. Après avoir émis quelques doutes sur le contenu même de l'expo dont le thème leur paraît difficile à identifier : "de quoi ça parle ?", les deux critiques s'interrogent sur les conditions de vision du lieu : "comment on se ballade, déplacement en cercle, où est-ce qu'on est ?", "la façon dont je regarde, je suis perdu" (dans la rotonde devant l’œuvre de Pierre Huygue). Au cours de l'entretien, Philippe Azoury rappelle que la technique du clair-obscur est apparue après la Renaissance et "venait parasiter la perspective". Après quelques remarques sur plusieurs œuvres de l'exposition, les deux critiques s'entendent finalement pour dire que l'exposition "montre une absence de perspective".
Je ne retiens ici, que ce qui m'a frappé en écoutant l'émission, parce qu'il y a juste un mois, je m'étais également interrogé sur les conditions de vision et sur le manque de perspective dans un musée qui lui aussi est construit en forme de rotonde mais dont l'histoire est totalement différente. Il s'agit du Panorama Museum de Bad Frankenhausen qui a été édifié pour abriter une peinture panoramique d'une centaine de mètres de circonférence sur 14 mètres de haut. Ce monument réalisé dans les années 70, est une commande de la République Démocratique Allemande qui voulait célébrer le 450e anniversaire de la "Guerre des Paysans" en la reconnaissant comme la "Première Révolution Bourgeoise" comme l'indique le titre des catalogues édités par le Musée. Dès mon arrivée en haut des escaliers qui mènent dans le panorama, je distingue un personnage habillé de noir parmi la foule bigarrée, c'est Thomas Müntzer, le prédicateur exalté qui a mobilisé les paysans dans leur révolte. Ceux-ci sont représentés à l'arrière-plan avec leurs charrettes et n'occupent qu'un petit dixième de la surface de la peinture qui, en fait, ne relate pas les faits propres à la révolte. Le peintre a dispersé de nombreuses scènes dont certaines se réfèrent à des passages de l'Ancien Testament que Müntzer citait dans ses sermons, d'autres décrivent le mode de vie des bourgeois, des nobles ou les travaux quotidiens des paysans. Une scène est réservée à la reconstitution détaillée d'un atelier d'imprimerie et une autre enfin, sans transition, réunit des grands personnages historiques : Érasme, Dürer et des théologiens. En essayant de faire le tour de tant de situations hétérogènes, j'en suis arrivé à me demander moi aussi : "qu'est-ce que je regarde ? " Mais, à la différence de nos deux critiques, j'avais un début de réponse toute faite dans le dépliant édité par le musée et offert au public : "la peinture évite tout indice de propagande historique" et plus loin : "l'histoire est élevée dans une sphère où les forces essentielles de l'humanité sont mises à l'épreuve". Des propos lénifiants qui font oublier la violence libératrice des textes de Müntzer et la violence de la répression de la révolte et aussi bien la violence du pouvoir qui détient les moyens de propagande. J'ai trouvé une confirmation de ce point de vue imposé par le musée lorsqu'on m'a dit à l'accueil qu'il n'y a pas de livre réunissant les textes de T. Müntzer. Ainsi, dans le lieu même qui le célèbre, le prédicateur est privé de ses sermons alors que ceux-ci ont été le moteur du soulèvement des paysans, l'essentiel de son œuvre. Les historiens ont pointé le caractère apocalyptique, voire donquichottesque de ses écrits mais ils n'ont pas noté sa lucidité et son pragmatisme concernant la divulgation de ses idées, là où il a été le plus efficace et le plus dangereux. C'est si vrai que lorsqu'il est expulsé d'une ville, les autorités prennent soin d'expulser également l'imprimeur qui l'accompagnait. Dans son livre Thomas Müntzer, théologien de la révolution, Ernst Bloch cite abondamment les sermons du prédicateur dont il tire la figure paradoxale d'un "communiste doué d'une conscience de classe, révolutionnaire millénariste" ; c'est un euphémisme de présenter Ernst Bloch comme un "marxiste non-orthodoxe". Thomas Müntzer déclare : "La foi dans tout son fondement originaire, nous donne d'accomplir des choses impossibles dont les délicats ne sauraient imaginer qu'elles doivent advenir." En pleine conformité avec l'enthousiasme du prédicateur, Ernst Bloch conclut son livre dans un élan d'optimisme où : "s'unissent finalement le marxisme et le rêve de l'inconditionné." On reconnaît bien là les intérêts du philosophe dont le premier livre qui l'a rendu célèbre est intitulé L'esprit de l'utopie.

Les conditions de vision dans le panorama provoquent un sentiment ambigu de satisfaction et de frustration. Le visiteur à l'impression de faire le tour d'un événement historique, il peut même s'identifier à un mouvement révolutionnaire mais cette représentation de la révolution privée de l'élan et de la foi du prédicateur n'est plus que l'image d'une révolution achevée, sans "perspective" pour reprendre le terme employé plus haut ou autrement formulé, qui ne suscite pas l'envie d'aller au-delà de son horizon.

 

- « C'est facile d'aller chercher des formes de domination dans l'ex Allemagne de l'Est. Tu crois qu'il suffit de rendre tout transparent pour se sentir libre » me dit mon poisson rouge, la tête contre son bocal. « Tu crois que je suis dupe, comme si le fait d'avoir le privilège de jouir d'une vue panoramique sur ton appartement de 35 m² suffisait pour oublier que je ne pourrai jamais aller au-delà de mon bocal. »

« Pardon, je ... »

« C'est bien connu, tu peux fixer une caméra sur un pied dans un espace extérieur, non construit, et filmer un "panoramique" comme vous dites, tu auras l'impression de dérouler l'espace qui t'entoure mais tu traceras en même temps une ligne d'horizon qui t'encercle et qui témoigne de la limite de ta vision. Tu obtiendras une vision globale de ton environnement qui n'est en fait qu'un espace clos dont tu pourras éventuellement te réjouir d'être le centre. »

- « Pourquoi, tu dis ça ?»

- « C'est très net dans l'ancienne Bourse de Paris, par exemple, bâtiment cylindrique dont les peintures murales forment un panorama qui illustre les activités commerciales de la France sur tous les continents. Commerce qui consistait surtout à importer des richesses dont la valeur se négociait en bourse. Les peintures, aussi exotiques soient-elles, ne nous projettent pas vers un ailleurs, elles ramènent tout vers un centre, elles nous offrent un tour du monde vu d'ici. »

- « Aujourd'hui l'ancienne Bourse abrite une collection d'art contemporain. J'y ai vu de très belles œuvres d'artistes que j'apprécie beaucoup. »

- « Oui, cette collection offre un large panorama de la création contemporaine mais elle est tellement axée sur un seul nom propre que le visiteur a du mal à y trouver sa place. »

- « J'admire ton sens du raccourci. »