Paul Claudel avec James Joyce par Claude Minière
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« Paul Claudel avec James Joyce communiquent par le fait de l’appuiement sur eux d’une attention simultanée » (Paul Claudel, Discours de réception à l’Académie Française). Ce n’est pas très clair, mais voici : Louis Gillet, dont Claudel prendra le fauteuil le 12 mars 1947, avait écrit une étude sur J . Joyce. Lorsqu’il avait lu le livre de Gillet, Claudel avait en réaction préparé une missive (qu’il n’envoya pas toutefois) dans laquelle perce la répulsion que le futur académicien éprouvait devant l’auteur de Ulysses : « Adrienne Monnier m’avait envoyé l’Ulysse, mais après avoir lu les deux premières pages, je lui avais renvoyé le tome. Chez elle j’avais vu deux ou trois fois le personnage qui du premier coup m’avait inspiré une véritable répulsion ». Diable, seulement deux pages lues, et la vue du « pauvre homme » (sic), trois ou deux fois ? Il y a là une confrontation viscérale. Dont Claudel lui-même , dans son Journal, s ‘étonnera : « Pourquoi le piétiner ainsi ? Étant donné que je connais si peu ses livres. »
Il n’est pas certain que Claudel connaisse très peu l’œuvre de Joyce (qu’appelle-t-on connaître), mais il est, on pourrait dire « instinctivement », ulcéré par cette œuvre, froissé de ce qu’on puisse (Gillet le fait, soulignant son développement) la rapprocher de l’entreprise de Dante. Dante ? Rendez-vous compte, un auteur chrétien comme Claudel lui-même veut se présenter ! Si Gillet peut sans difficulté accepter les pages de Joyce, c’est qu’il connaît (il l’écrira) que « on retrouve en chacun de nous la mentalité du primitif, ses épouvantes et ses terreurs, la boue du marécage natal, cet amas d’appétits refoulés par l’éducation, que délie la psychanalyse et qui constitue sans doute ce que la théologie appelle le péché originel. »
Louis Gillet est bien effacé aujourd’hui, il s’est compromis avec Vichy. Mais on peut lui rendre crédit de ce qu’il fut d’une touchante honnêteté dans ses efforts, sans préjugés, pour se faire l’avocat de Joyce. Directeur pendant l’entre -deux -guerres de la Revue des Deux Mondes, il prit en cela des risques, que sévèrement lui reprochera le critique du Times, Sir Edmund Gosse, collaborateur occasionnel de la revue parisienne : « I should very much regret you paying Mr. J. Joyce the compliment of an article in the Revue des Deux-Mondes. You could only expose the worthlessness and impudence of his writings, and surely it would be a mistake to give him this prominence. » (Lettre en date du 7 juin 1924). Louis Gillet est aussi un fin lecteur, capable, par exemple, de déceler l’analogie d’Anna Livia (un mythe fondateur de l’union de la rivière et de Dublin)... Les archives de la Revue contiennent ses articles mais je me suis aussi mis en quête du recueil de quatre études imprimé par les Imprimeries Mont-Louis en 1946 à Clermont-Ferrand pour les Éditions du Sagittaire. C’est un ouvrage de 171 pages, avec un élégant « Avant-Propos »et un « Adieux » ému, sous le titre de Stèle pour Joyce.
Claudel a dû renvoyer le volume d’Ulysse, il ne pouvait en souffrir la présence sous son toit bourgeois. Il veut de la droiture, de la grandeur, il perçoit l’homme Joyce et son œuvre comme une sorte de « détumescence ». Il a bien, lui aussi, son idée d’un « work in progress » mais sans avoir nullement la chance d’une publication en « feuilleton » comme en bénéficie Joyce dans la revue Transition, laquelle apporte des nouvelles sur l’état d’avancement de l’œuvre en cours — Finnegans wake ---et par là fait que, d’une certaine manière, les lecteurs impatients sont associés à l’aventure. Donner quelques vues partielles de l’œuvre en gestation est une heureuse manière d’entretenir l’attente de sa publique « mise au monde ». Pour Claudel, c’est la Création de Dieu qui se poursuit, continue, s’achève et le poète est appelé à y participer, à collaborer, contribuer par ses actes et pensées. Dieu donne aux choses un sens, un but – elles ne se répètent pas en spirale.
Au long des conférences* qu’il tient dans les dernières années de sa vie, Paul Claudel insiste sur sa vocation, et sur le progrès difficile, tordu, épique, collectif de la Création divine. Si le poète est chanceux, inspiré, lui sera soufflée la « syllabe » pour exprimer cette réalité. On sait que Claudel a longuement fréquenté les Psaumes de David, il en tient le souvenir qu’ « il n’y a au monde bruit ou quelconque rudiment de la voix où ne se distingue l’initiale de ce mot hébreu qui veut dire Père : Abba ! » Et Claudel alors d’expliquer : « Je veux dire que, venant de Dieu, elle ne continue sa trajectoire que pour trouver en lui sa fin. » D’où viennent les enfants ? Le poète Claudel est l’enfant dévoué de Dieu le père, il (se) dit: « Maintenant que je suis né, il me reste à co-naître dans l’application de toutes mes forces et de toute ma volonté. » Ou encore, car Claudel se souvient de Rimbaud, « la voici en une âme et un corps, cette parole qui est le Verbe. » Il voit Dieu partout : « Si j’étais peintre et si j’avais reçu la commande d’une nouvelle chapelle Sixtine, je montrerais le Tout-Puissant comme un lutteur aux prises avec la Mauvaise Volonté. » Le projet repose quand même sur beaucoup de « si », mais le poète ne s’embarrasse pas de considérations contingentes. Dans sa conférence de 1953, Le mal avant le péché originel, il décrira joliment le processus de création continuée : « C’est une symphonie qui naît et qui se développe sous nos yeux». Il en perçoit le trajet et la flèche : « C’est le Christ qui aspire le monde. C’est l’avenir qui aspire cette matière qui lui est fournie et qui s’accommode selon des degrés plus ou moins grands de liberté à la forme qui lui est demandée. » Donc, pas de souci, il y a aimantation et vectorisation. Claudel, tout au long de ses écrits, travaille à cette dynamique linéaire, droite, pure ; il admire le « work in progress » de Dieu et y apporte sa contribution. Mais il place bien vers le début (les « ténèbres ») une révolte, une volte-face : celle de Satan. Et cette virevolte est source de surprises poétiques autant que d’anxiété. Dieu seul sera le rempart contre « un monde en proie à l’écoulement ». Ce qui , en définitive, « plombe » le poète , c’est que, voulant former le monde — plutôt que le traverser — il ne peut échapper à la pesanteur, la gravité. Ses pointes d’humour, fréquentes, demeurent pathétiques.
Le préfacier de J’aime la Bible nous avait utilement prévenus : « Pour le lecteur d’aujourd’hui, je souhaiterais que les outrances et les incongruités de Claudel commentateur de l’Écriture soient considérées comme autant d’épisodes comiques qui rappellent ceux de ses propres pièces ». Mais c’est que le dramaturge, plus que commenter, écrit avec l’Écriture sainte. Et il en aime les instants « comiques », comme celui relaté dans Samuel : « Michol, fille de Saül, regardant par la fenêtre, vit le roi David qui sautait et dansait dans le Seigneur. » Il s’introduit lui-même dans les premières pages de L’Écriture sainte : « Et moi aussi, dont les années égalent ou surpassent (il a alors 78 ans) en nombre celles de David, j’ai fait la connaissance sur mes vieux jours d’une vierge dont la beauté dépasse de beaucoup celle de la pauvre Abisag »**. Dans la création poétique, les mots selon Claudel engendrent. Et dans le même temps ils « balbutient le Verbe ». Chez Joyce, je dirai que les mots se prêtent à pollinisation, une secrète pollinisation rêvée, tourbillonnante, sonore et graphique, se moquant de Dieu et affirmant plutôt la fraternité de l’Irlandais avec Vico et Giordano Bruno.
Ce que Claudel tient à dire dans son discours de Réception est que son œuvre n’a rien à voir avec celle de Joyce et que si leurs noms sont associés (« communiquent ») c’est uniquement par le fait des circonstances (de « l’appuiement »). Un mot bien à lui, appuiement, entendez : que les deux écrivains sont devenus célèbres, ou que le critique Louis Gillet a apprécié et Joyce (il connaît bien la littérature de langue anglaise) et Claudel (il appartient idéologiquement au même milieu). Pas d’autre raison que la conjoncture ! Le lecteur peut avoir une autre idée, s’appuyant sur les textes, et libérée de la réaction phobique qui dominait Claudel...
*Les textes en sont réunis dans une édition Rivages poche, sous le titre J’aime la Bible, 2026. C’est de ce recueil que je tire mes citations.
** C’est cette dimension de comique et d’humour (une pointe d’humour) qui risque souvent –je l’ai personnellement vérifié – échapper aux lecteurs. Cette « dimension » existe déjà dans les Psaumes où le roi David s’adresse à Dieu lui-même, exagère ses propos, pousse son langage au-delà de la déférence.
*** Paul Claudel a plusieurs faces, cependant : « Claudel l’emmerdeur » disait Sollers ; s’affirmant Français pur-et-dur il bousculait un peu la cléricature parisienne. Aujourd’hui, il serait sans doute en rage contre la poésie molle que produit la Naturel Research France.
