Pathos bourgeois par Thomas Dunoyer de Segonzac

Les Incitations

27 mars
2026

Pathos bourgeois par Thomas Dunoyer de Segonzac

 

On se parle rarement entre nous de ce que ça fait, de n'être pas du tout désirables socialement. Ce que l'argent nous fait faire pour qu'on l'attrape. La chemise de mes chefs a une drôle de couleur. Il y a soi-disant tout ce succès, cette beauté qui explose de partout, cette coulée de réussite qui jaillit et s'accroche à d'autres réussites. Et dans ses alentours violents le choc thermique que ça vient faire tout au fond de la mer sur nos parois de sous-marins, dans le fleuve froid. Boulot, insomnies, des listes de courses et nos visages vaincus dans le bus. J'ai lu que Walter Benjamin se retira de l'écriture d'un livre collectif parce qu'il n'arrivait pas à assumer la honte d'avoir dégueulé dans un bar à Ibiza, de s'être montré comme ça.

 

Diamants, boules de feux dans le ciel, c'est bientôt le changement d'heure. T'es-tu fais mal en tombant ? Tu arrives à respirer ?

 

« Télévision en couleur – petits dessins de Sophie

de toutes façons il y a tellement de Sophies »

(Sophie Podolski)

 

Le pathos, le pathos... C'est une question de câblages assez sales. Il faut réussir. C'est-à-dire qu'il faut réussir à garder la bonne distance avec les chefs, les écouter lénifier sur des sujets que tu connais mieux qu'eux, en se mettant le dos tout rond et le cœur fermé. Au même moment je regarde les visages d'artistes de 20 ou 30 ans de plus que moi, qui se font encore marcher dessus, ça fait du vin, j'en transpire. Les ouvriers font des réparations, la peinture empoisonnée devrait arrêter de partir en miettes. Les commissariats des différents degrés de l'infrastructure. Les polices, les caractères, les gras politiques. J'ai pris tellement d'ordres dans ma vie professionnelle que je fais des plis aux poignées d'amour. Un éditeur m'a dit une fois « L'histoire de ton amie est pas mal... Mais les fautes d'accord ! » Il faut que j'arrive à rester extrêmement poli avec la personne du guichet à la banque. Et se replier dans soi. Je garde le doigt posé sur le nœud du problème, cette panique monétaire. Il y a des volcans partout. Ma fille dit ce matin : « Un oiseau ! Un oiseau ! » Regarder ce qu'elle montre du doigt. L'air magnifique.

 

Il est très difficile, n'est-ce pas, de parler de nos réalités, et de ce qu'on se chante les unes aux autres, sans tomber dans le pathos bourgeois.

 

Pour aller dans l'autre sens, il faut tenir la position qui est volontairement tachée, aspergée de toutes parts.

J'essaye de ne pas me figer complètement, alors que ce tremblement monte,

l'épuisement du travail, la fatigue profonde de souches. D'ailleurs ce n'est pas tellement le travail qui est fatiguant mais le discours autour de lui, toute la peau pourrie des échanges de services, de couloirs. Le cadre des cadres est plein d'isolant toxique, de flotte moisie, les locaux ne sont pas adaptés, il y a des enfants qui tombent du plafond et des poissons dans les tuyaux. Il faut savoir ne pas ouvrir grand nos bouches de crocodiles, se couper le souffle. Exorcisme. Jodelle : Comme un qui s'est perdu dans la forêt profonde...

 

J'ai vu un autocollant nazi l'autre jour dans ma rue, un SS avec une caméra et un texte en anglais. Terrifiant. Ça pourrait être aujourd'hui, Schwitters et Marinetti à un repas nazi : complètement ivres, en transe, paniqués et erratiques, n'importe quoi. Le précipité de la lave culturelle en position cul par-dessus tête, quand toute la cochonnerie sanglante bourgeoise qui reste en général bien cachée au fond des poches se met à dégouliner de haut en bas sur l'assistance.

« Tchip tchip tchip -

fééééééééééeeeeeeeeeeeeeeééé.

 

Il saisit un verre à vin et le lança par terre d'un geste violent.

 

Tchip tchip tchip, des messages télégraphiques, couturières américaines.

 

Piiiiiiiing, sssssssssrrrrrrrr, zitzitzit, toum toum Patrouille tapie.

 

Marinetti se jeta sur la table.

Vanitéééééé, viande congeleréééééé – veilleuse de la Madone, laissèrent échapper ses lèvres dans un chuchotement.

 

Lentement il glissa sur le sol, ses doigts crispés tirèrent à lui la nappe ; le vin, les plats, les assiettes et l'argenterie, tout se répandit sur les genoux des notabilités.

 

Dès le premier mot du poème, Schwitters avait bondi sur ses pieds. Tel un cheval sursautant au son familier, le dadaïste en lui réapparut au signal. Son visage s'empourpra, sa bouche s'ouvrit toute grande... »

 

Partisan pourri dans la lutte pécuniaire, je me pose des questions. Je n'en sors pas, c'est comme un fleuve de soucis qui nous tend les bras, une rivière paniquée que je m'épuise à fuir. Je trouve toujours le moyen de demander aux gens que je rencontre comment ils font pour s'y retrouver au supermarché. Je note toujours ce qui se passe dans le temps de de latence avant la réponse, je n'arrive pas à ne pas être super attentif à ce moment-là, un côté interrogatoire sauvage, flicage en train de cuire. On peut manger le contenu de ces discussions. Je vois bien le problème dans ça mais c'est ainsi. Les appels, les courriers et la couleur des murs me déterminent.

 

Je vais foutre le feu à ce fleuve mais en attendant je suis cycliquement complètement affolé par ce grondement venu du passé, qui ne cesse pas de revenir comme un mauvais rêve, le futur perpétuel dans ces rares courriers qui vient exploser encore dans nos boites aux lettres et qui sont comme par hasard toujours très officiels.

 

Le grouyère errant

autrement dit la situation est sûrement grouillante – les cops sur le pot -

….(Sophie Podolski)