Cancel poésie  par François Huglo

Les Incitations

7 mai
2026

Cancel poésie  par François Huglo

 

 

            Cancel poésie comme Clarté poésie. Une obscure clarté obtenue en perçant des petits trous, en effaçant autour de soi pour mieux paraître sur la photo. La « vraie poésie » par le fake. En 2002, lors de sa création, le collectif rassemblait Alain Castets, Christophe Dauphin, Jacques Simonomis, et quelques autres. Christophe Dauphin est directeur de la revue Les Hommes sans épaules, fondée par Jean Breton en 1953, membre du comité de rédaction d’Ici & là, revue de la maison de la poésie de Saint-Quentin en Yvelines dirigée par Jacques Fournier, et de la revue Le Cri d’os, fondée et animée par Simonomis, de 1996 à 2003.

 

            Arrêtons-nous sur ces dates. En 1993, j’avais participé à la création de cette revue à laquelle j’ai régulièrement collaboré, invitant Michel Valprémy à proposer des textes, qui furent publiés. Jusqu’au jour où Simonomis s’en est pris au défilé de la gay pride, qui gênait l’accès à l’honorable marché de la poésie : des pancartes « Nous vaincrons le sida » ? À quand des manifs de poivrots scandant « La cirrhose ne passera pas ? ». Simonomis n’a jamais regretté ce (gros) « trait » homophobe, qui donnait son satisfecit à l’hécatombe. Et dire qu’il avait adhéré, jadis, à l’association des Amis de Verlaine ! Valprémy et moi sommes sortis en claquant la porte, c’est alors que Christophe Dauphin est entré.

 

            La revue Les Hommes sans épaules a brièvement accueilli ma rubrique « Lettre à » tant que les poètes destinataires se sont appelés Gaston Puel et Serge Wellens. Mais Lucien Suel ne passait pas. Jean Breton l’ignorait, il n’existait donc pas. 

 

            La maison de la poésie de Guyancourt, dirigée par Jacques Fournier, m’a invité à participer à un hommage à Rousselot, Lewigue, et Garnier, illustré par des lectures de poèmes « linéaires », sans exposition d’œuvres « spatialistes », toute expérimentation étant exclue, même entreprise dans les années 50.  Jean Rousselot a refusé le spatialisme après l’avoir discuté avec son ami Pierre Garnier, et dans tout un chapitre de son livre Mort ou survie du langage ?, dans lequel il s’intéresse aussi au futurisme et au simultanéisme, à Pierre Albert-Birot, à Raymond Roussel, à Dada, à Artaud, à Joyce, à Pound, au lettrisme, au nouveau roman, à Jean-Pierre Faye, à Denis Roche, à William Burroughs, à Marshall McLuhan. Mais ici, les portes du laboratoire sont condamnées.

 

            Ceux qui cherchent Jean Rousselot sur internet trouveront surtout Christophe Dauphin, sur une page Wikipedia qui efface toute trace de ma longue amitié avec le poète (sa fille Anne-Marie a remis à la médiathèque de Poitiers les lettres, plus de 400, qu’il  m’a adressées), et de mes travaux le concernant : Jean Rousselot ou la volonté de mémoire (Le dé bleu, 1995), Jean Rousselot, de la poésie comme génération des genres (éditions du Rewidiage, 1996), Le risque de lire : Follain, Cadou, Rousselot (Le Rewidiage, 2005), une monographie dans la collection Présence de la poésie des éditions des Vanneaux (2010). Interventions lors de colloques ou de conférences : hommage de l’association Hautécriture à Jean Rousselot (Barbezieux, 1988), « Béalu, Bouhier, Rousselot depuis Rochefort » (Agen, 1991), « Jean Rousselot, traducteur en sa "propre langue" » (Angers, 1995), « De Rousselot en Wellens, le premier pas qui aide » (Angers, 2000), « Rochefort via Garnier, Garnier via Rousselot » (Amiens, 2008), « Jean Rousselot, poète multimedia » (Poitiers, maison de la poésie, 2013), Hommage à Jean Rousselot (Poitiers, médiathèque, 2018). L’anthologie publiée par Seghers sous le titre Les moyens d’existence s’arrêtant en 1974, Jean Rousselot m’a demandé de choisir en vue d’une suite, Poèmes choisis 1975-1996, éditée par Rougerie en 1997, synthèse entre ses choix et les miens. Après la mort du poète en 2004, sa fille Anne-Marie m’a remis un ensemble de feuillets, souvent inédits, à partir desquels j’ai composé le recueil posthume Avant l’indispensable nuit, dont le titre était tiré de l’un des poèmes, et qui fut édité par Sac à mots, avec ma préface, en 2009. Anne-Marie m’a aussi confié le Journal, que j’ai intégralement saisi. Un volume couvrant la période 1951-1989 a été publié par les éditions des Vanneaux en 2014. Titre de ma préface : « Tout un homme, fait de tous les hommes ». J’ai aussi saisi une partie des lettres. Tout cela nié. Place à Christophe Dauphin !

 

            La revue Diérèse, à laquelle j’ai collaboré, a commencé à publier en feuilleton les lettres au jeune poète que j’étais. Cela pouvait durer, car nul lecteur ne s’est plaint. Dans le numéro 28 (hiver 2004-2005), la première lettre, très belle et attentive, sur mon premier recueil, Les vignes sont écrites, était datée du 4 mars 1985. Mon texte de présentation était intitulé « un climat favorable ». J’ai interrompu le feuilleton quand j’ai constaté que Daniel Martinez, directeur de la revue, caviardait. Il percevait le mot « rabbin » comme antisémite, mais ne percevait pas l’ironie de l’expression « vivement Le Pen » sous la plume de Rousselot, qu’il a soupçonné de sympathies pour l’antisémitisme d’extrême droite. Malgré les protestations indignées d’Anne-Marie Rousselot et de Serge Wellens, Claude Vercey, dans Décharge, s’est empressé de relayer et d’amplifier cette calomnie, reprise comme argent comptant par Alain Hélissen. Pas vraiment de sa faute. On appréciera le discernement de ceux qui manient les ciseaux, et de ceux qui les applaudissent.

 

            Il est entendu que ces gens détiennent le monopole de la poésie, et l’exclusivité de l’accès à Jean Rousselot. Ces gens : ce clergé (qui est aussi un demi-monde, comme l’écrit Prigent). Dans son discours à l’assemblée sur la liberté de l’enseignement, le 15 avril 1850, Victor Hugo s’adressait ainsi au parti clérical : « Si le cerveau de l’humanité était là devant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme la page d’un livre, vous y feriez des ratures ».

 

            Christophe Dauphin est secrétaire général de l’académie Mallarmé. L’a-t-il lu ? On suppose qu’il a coupé le Coup de dés. Un poème typographique, pensez ! Pourquoi pas spatialiste, tant qu’on y est ?