Alexandre Lecoultre – Là où chante l’orage par François Huglo

Les Parutions

2 mars
2026

Alexandre Lecoultre – Là où chante l’orage par François Huglo

Alexandre Lecoultre – Là où chante l’orage

 

 

            Ni bruit, ni fureur « là où chante l’orage ». Alexandre Lecoultre joue sur les trous que cherchent à boucher les cv pour répondre aux « annonces à la con », où « il n’y a jamais rien qui te convient ». Il regarde au travers, et sous le storytelling bidon, voit « la vie des gens », le « monde infra / des personnes au chômage ». Sous l’orage, il entend les orgues humaines de dix voix solistes et de trois chœurs. Aucune démagogie : loin de les rameuter, de parler pour elles, il puise dans leur souffle de quoi survivre aux procès kafkaïens des entretiens d’embauche. « Troué comme une passoire », le cv laisse filtrer des lueurs d’intelligence.

 

            « L’ensemble des rapports sociaux », comme disait Marx, est la « chaîne immense de la connerie », comme il ne le disait pas. Elle « va de / l’ingénierie à la clientèle / en passant par de multiples / intermédiaires / pour vendre des choses aux gens / dont ils n’ont pas besoin ». Ni « complot », ni « truc / machiavélique », cette « connerie à l’état originel » sonne « dans l’immensité des réseaux / impersonnels », des « matériaux métalliques extraits de la misère des peuples ». Dans « ce monde insensé », on « ne comprend plus sa langue ». Que peut bien signifier (si ça signifie quelque chose) « incarner les / valeurs de l’office / documentation / réglementation / procédure / service » ? Ici « tâches » se dit « missions », les « ordres à recevoir » deviennent « prestations » qui m’incombent. Il n’y a « pas de hiérarchie à respecter / mais une clientèle à satisfaire / pas de plans de travail / mais des modes opératoires ». Ici « les bourrins ont gagné ». Ils « sont là », avec leur « musique de bourrin, manière de bourrin / parler de bourrin, route de bourrin, engin / de bourrin », et « prennent leurs aises », ouvrent « leur grande gueule bourrine ». Car « ils s’ennuient » dans un « endroit trop calme ».

 

            Sans doute plus proche de Paul Lafargue que de Karl Marx, l’une des voix d’Alexandre Lecoultre cultive l’ennui, qui « peut être ennuyeux » mais « permet l’ennui », permet « de rêver » et de développer « des idées / tout à fait épatantes ». Aucun des « trucs » mis au point « pour ne pas s’ennuyer » ne « vaut l’ennui », cette « tension / d’avoir à faire et de se laisser aller / à ne rien faire », enveloppé par une « force » qui « m’emporte vers d’autres horizons ».

 

            Dire sa « colère » ? Dresser « contre les autres, contre la vie » et contre soi une interminable « liste de révoltes et de poings levés » ? Exciter des foules ressentimentales ? Plutôt trouver « un petit chemin de traverse ». Vivre sa « vie rêvée ». Rimbaud l’a dit, « la vraie vie est absente », l’une des voix d’Alexandre Lecoultre ajoute que cette absence est « un peu la tienne / un peu celle des autres ». Et il n’y a « rien à attendre ». Fini de « ressasser la liste », elle « a brûlé ». La « paix que j’ai trouvée, c’est genre / que je suis quitte avec moi-même ». C’est respirer, fenêtre ouverte à « l’odeur de la neige » qui « monte de la terre », ou à celle « que l’averse a laissée sur le chemin ». Sympathiser avec le « petit scarabée » que « l’odeur du gâteau » a « fait venir sur ma veste ». Faire de « la perte » une « bouteille vide / où tu plonges ton œil / il y a des reflets étranges / des odeurs / des échos ». Faire décoller la « fusée à réacteur thermo-houblonnier ». Écouter les « bruits de couloir », ce « bruit que font les couloirs » dans « les régions / les plus intimes de nous-mêmes, / c’est-à-dire / les plus solitaires ». Se tenir dans le « vague murmure » d’un « instant suspendu ». Porter « la juste attention » aux « régions lointaines / dont nous avons oublié le chemin », aux « sensations » qui « nous replongent / dans des moments d’attention extrême / de rareté et de splendeur / où il nous semblait toucher quelque chose / faire preuve / d’une présence tellement vivante / qu’elle s’effaçait / laissant affluer vers nous, en nous / celle des choses et des objets ». Parfois, « on dirait qu’ils respirent la nuit, comme certaines plantes ». Comme elles captent le gaz carbonique pour exhaler de l’oxygène, Alexandre Lecoultre hume l’atmosphère qui nous humilie pour y puiser un souffle de vie.

 

            Et s’il faut que tout finisse par des chansons, joignons aux voix qu’il met en scène celles d’Alain Souchon, « On nous prend faut pas déconner dès qu’on est nés / Pour des cons », et de Zaho de Sagazan : « Il fait toujours beau au-dessus des nuages / Mais moi si j’étais un oiseau j’irais danser sous l’orage ».

 

 

 

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