Jacques Moussempès - Lettres de commande... par Jacques Demarcq

Les Parutions

25 mai
2026

Jacques Moussempès - Lettres de commande... par Jacques Demarcq

Jacques Moussempès - Lettres de commande...

 

Bizarre et pas seulement artauldien

 

Voici, d’un auteur inconnu qui n’a rien publié d’autre sur le plan littéraire, un livre posthume paru en 2002, aujourd’hui réédité de manière quasi secrète.

À la manière des adresses au Pape, au Dalaï-Lama, aux recteurs publiées par Artaud en 1925, Moussempès, dans les années 1970, envoie des « lettres de commande » à un « stratège d’apocalypse », aux « directeurs d’agonie », ou aux professions plus reconnues d’architecte, d’astrologue, de kinésithérapeute, de musicien, de graphiste. Si la démarche est semblable, la cible s’est élargie. Il s’agit moins de s’attaquer à des institutions, que de recourir à des spécialistes dans un but général et généreux.

Moussempès ne veut pas en finir avec le Jugement (dernier), mais avec le dieu créateur du monde extérieur et surtout de la chair, des organes entourant l’os de vie et de mort. On retrouve l’anatomie d’Artaud, mais les remèdes sont différents. Moussempès, non sans humour, joue d’une rhétorique de l’ésotérisme pour la retourner contre elle-même en prônant une angélisation combative, le contraire de l’angélisme.

Ainsi de la lettre au « stratège d’apocalypse ». Incipit : « L’objectif… est de redisputer le sommet du monde par une apocalypse, car ce n’est pas le dernier combat qu’il faut gagner mais le premier, que les hommes ont perdu. Contre les anges de la tradition interviendront des anges nés d’eux-mêmes, à l’anatomie plane… affûtée en lame de rasoir, véritables haches volantes… »

S’ensuit une bataille cosmique à coups de phrases insidieuses. J’en résume les phases pour en dégager l’esprit. D’abord, hachicoter les anges traditionnels dont les ailes dissimulaient Dieu. Le vide se propage, les astres se désintègrent. Le créateur est nu dans un cercueil de verre. Son Fils rejoint les renégats et redevient incorporel. Pour le défendre, des imams ramènent dieu, minuscule, à son point d’origine où il « ne se souciait pas de produire ». Il a beau envoyer ses dernières illusions, un dernier assaut le change en « absence éternelle ».

 On pourrait voir dans cette décréation une mystique de la décroissance, dont le concept écologique apparaît dans les années 1970. Mais le monde terrestre n’est pas l’enjeu. Toutes les lettres visent à moins de matière, moins de corps, moins de communication au profit d’une intériorité onirique. Aux kinés, il est commandé de « détruire les visages que la culture a façonnés… car la nature, pour s’exprimer, n’a pas besoin d’une estrade ni de cette troupe d’acteurs que sont les traits d’un visage. » Il est permis de percevoir là un écho des textes et portraits de Dubuffet.

Quelques conseils aux kinés : « Le thorax et le ventre peuvent être sans ambages aplatis par un violent massage. » « La sexualité génitale réintégrera l’axe vertébral, par l’anus ; le sexe doit faire l’amour avec son voisin anal et reconquérir son véritable partenaire, la colonne vertébrale, mirifique unisexe. » « Ici, un accouplement peut se produire… chacun des membres d’un groupe s’abouchant à l’anus de l’autre et soufflant. » Jusqu’à « un érotisme vertébral… par une trémulation osseuse et des coïts vertébraux… dans un séduisante danse macabre. » Toute souffrance paraît absente, et le ton est plutôt léger, voire optimiste, contrairement à Artaud.

Les « directeurs d’agonie » ont pour tâche de préparer puis d’accompagner le vivant dans sa vie future de cadavre, rien moins ! À cette fin, qui n’en sera pas une, il faut « substituer à l’ordre ancien une nouvelle organisation, analogue à celle réversible et toute-puissante des anges. » En bref, supprimer les organes, réduire le corps à la colonne vertébrale (là encore) et aux épaules, dont les omoplates sont les ailes fossiles. Ne reste alors qu’à « mourir debout », comme Jésus ! Avec cette remarque sadienne : « La chair d’un crucifié a un goût, passé par le laboratoire de la torture, de déréliction et de fœtus. » Ou cette variante acrobatique : « Saint Paul demande à être crucifié la tête en bas : cette inversion du supplice de son maître, orgueilleuse par le raffinement d’humilité, procure au corps du martyr une révolution curieusement recherchée par les adroits qui font le poirier. »

On ne s’ennuie pas à lire ces textes fourmillant d’idées. Au-delà d’Artaud, ils ont un côté fou littéraire, assez quenaldien par leurs références érudites en tous sens : de Bossuet à Raymond Roussel, de Carolyn Carlson aux Jivaros, des vies de saint aux envolées lyriques de La Traviata ou à l’Homme qui marche de Giacometti. Hélas, l’ouvrage est édité sous le manteau, curiosa réservé aux happy few, non distribué en librairie, par un « raffinement d’humilité » peut-être.

 

 

 

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