Fanny Garin - Études d’une jument par Philippe Poivret

Les Parutions

29 juin
2026

Fanny Garin - Études d’une jument par Philippe Poivret

Fanny Garin - Études d’une jument

Fanny Garin nous propose un recueil qui n’a rien à voir, contrairement à ce que son titre pourrait faire penser, avec des études au sens de dessins ou de peintures préparatoires à une œuvre plus aboutie. Une ou des esquisses en quelque sorte. Rien à voir avec ça ? Pas si sûr ! A la fin d’une première lecture, plongé et enfoui dans une histoire, puisqu’il s’agit bien d’une histoire avec un début, des évènements et une fin, la lectrice ou le lecteur retourne sur terre tout en tournant les pages dans le sens inverse pour remonter vers le début. Et essayer de comprendre ce qui s’est passé. Et essayer de retrouver ses esprits après une lecture qui déstabiliserait la statue la plus fermement arrimée au sol. Rien n’est simple, rien n’est évident dans ce recueil. Pourtant tout s’enchaîne. Fanny Garin nous emporte dans un monde, dans un univers qui ressemble étrangement, étonnamment au nôtre. Mais ce n’est pas le nôtre…La logique reste la logique et les mots assemblés ne correspondent plus à leurs sens premiers.

On pourrait s’y perdre, mais on ne s’y perd pas. De temps en temps, quelques mots comme reprenons, poursuivons ou même reprenons le récit arrivent après une pause dans l’histoire. Fanny Garin ménage quelques plages de repos à celui ou celle qui se retrouve témoin des aventures racontées, et c’est bien d’aventures qu’il s’agit. Plusieurs personnages apparaissent. En premier lieu la jument gana, une jument dont le ventre sera au centre des regards. Un étalon appelé baron mychkine la suit de près. On devine tout de suite de quoi il va être capable, on comprend aussi qu’il se situe entre l’animal et l’humain. Le reste du recueil nous montrera qu’il est plutôt un humain avec quelques traits du cheval. Maître teyl est présent tout au long des quatre-vingt-seize pages, il est en retrait, témoin plus qu’acteur. Il ne lui arrive pas grand-chose mais il est présent du début à la fin de l’histoire. Nastassia , poétesse elle aussi, accompagne l’autrice comme une amie. Tous ces personnages, humains ou animaux, n’ont pas d’identité propre. Pas plus que fixe. Toutes les définitions m’échappent, nous précise Fanny Garin. Un homme et une femme, mychkine et nastassia, qui ont perdu leurs majuscules, font penser au prince Michkine, l’Idiot de Dostoïevski. Mais le prince est devenu simple baron, le plus bas des titres de noblesse. Ce n’est pas le seul bouleversement qui va l’atteindre. Il est une sorte de double masculin de nastassia. Tous deux sont des êtres humains qui écrivent des poèmes ou cherchent à écrire des poèmes

Tout alors était contradictoire apparaît en bas d’une page de la première partie. Cette partie-là n’a pas de nom. La deuxième partie, qui arrive à la moitié du recueil, s’intitule (le revers du poème). Pour montrer ce que ces pages veulent dire ? Les parenthèses encadrent le revers du poème…  Le texte m’échappait complète cette réflexion sur la création d’un poème, sur le sens des mots. Deux questions qui parcourent tout le recueil. Les personnages, avec ce qu’il leur arrive, sont là pour interroger notre place dans les mots, les dictionnaires, la syntaxe. Pour interroger ce que les mots veulent dire, leurs limites et ce que nous en faisons. En particulier et surtout avec la poésie.

Le ventre de gana pourrait être un lexique. L’une des questions qui se posent est de savoir s’il contient des mots, tous les mots. La réponse ne sera jamais donnée.  Maître teyl, poète à ses heures, pensait ça, disait ça. Le voilà donc qualifié de poète. Quant à nastassia, elle aussi est proche de la poésie. Tous les deux sont proches de l’autrice, de la poétesse et de ce que nous sommes. Ils vont chercher des mots dans le ventre de gana. Mais rien n’est simple, les personnages se confondent, se substituent les uns aux autres, changent de statut. Fanny Garin nous dit que Le ventre de gana, si je me souviens bien / fut fréquemment celui de nastassia. Et elle poursuit un peu plus loin en disant, toujours à propos de nastassia, que sa fonction principale : irriguer le poème est essentielle. Ce qui n’empêche pas l’autrice de lui interdire à peu près tout. Créatrice des personnages, la poétesse fait ce qu’elle veut des destins de ses personnages Elle leur permet ou leur interdit tout selon son imagination, selon son bon vouloir.

Au fil des pages qui sont parfois presque vides, parfois entièrement remplies, on rencontre d’autres phénomènes naturels comme le vent : mais le vent s’est logé dans les plis et les recoins, avant de déborder/de saillir/ le poème Le vent est source d’inspiration. Il insuffle, féconde le poème. On rencontre aussi une critique de l’image. Elle n’a pas l’importance ni des mots ni du poème : voir cette image aurait sans doute été une perversion, doucement masochiste, en plus du caractère pervers de toute image La peinture, pour Fanny Garin, est source de perversion. Ce n’est pas la vue qui dit ce qui existe, ce sont les mots, les poèmes qui rendent au mieux compte de la réalité. Il s’agit donc bien plus que des études d’une jument. Il s’agit de montrer combien les mots sont essentiels à la compréhension du monde, même s’ils sont cachés, difficiles à trouver dans le ventre de la jument la gana

(mais encore le poème

est-il un ventre opaque ou comment pénétrer

dans le vrai ventre du poème

dont on ne sait s’il s’agit d’une peau d’un estomac d’un utérus, plus simplement d’un monstre, ou s’il faut ouvrir en deux ce ventre et l’ouvrir pour le monstre)

Avec ces vers placés entre parenthèse et qui remplissent une page, Fanny Garin nous explique qu’on ne sait pas s’il faut chercher à déplier, à disséquer un texte, un poème ou un recueil. Il faut, au contraire, respecter toutes les opacités, les contradictions, les paradoxes et les incompréhensions qu’il recèle et se contenter de simplement lire, et profiter d’une beauté qui se passe d’explications. Il n’est pas nécessaire de chercher le sens premier des mots ni des phrases. Il y a, en revanche, dans la peinture ou dans les arts visuels, mille et une interprétations qui n’atteindront jamais, avec des mots, ce que le ou la peintre, photographe, cinéaste ou autre a voulu exprimer.

 

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

Éditions Isabelle Sauvage , juin 2026
106 p.
18 €

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