Pierre Vinclair - La Décize, Jérémy Cheval - Peinture à l’eau du Rhône par Tristan Hordé
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Le Trésor de la langue française donne décize pour un mot franco-provençal, employé surtout dans le Lyonnais et en Dauphiné pour l’action de descendre un fleuve sur un bateau mû par des rames. Ici, la descente du Rhône s’effectue pour le lecteur grâce aux mots et à l’aquarelle ; l’écrivain et le peintre regardent les paysages et les installations humaines le long du fleuve et invitent à les accompagner, chacun avec ses moyens. Pierre Vinclair, comme il le fait dans tous ses livres, continue à « célébrer ce qui existe », tout le visible, sans choisir un supposé "beau point de vue" dans la Nature, sans non plus se limiter à la seule vue des choses ; les descriptions conduisent à des analyses et, souvent, à des questions sur le fait d’écrire à propos de la descente du fleuve. En outre, quelle forme choisir pour cette écriture ? On se souvient que lors de la période du covid, il avait chaque jour écrit une manière de Journal sous la forme de sonnets ; il essaie dans La Décize une série de formes avant de retenir la prose.
Quoi noter dans un voyage, quel qu’il soit, puisque l’on sait bien que l’infinie variété de ce qui est visible impose toujours des choix ? Le fleuve, comme ce qui le borde, est comme « une parole sans commencement ni fin » et l’intérêt des notations est justement qu’elles ne prétendent jamais s’arrêter à des éléments qui "mériteraient" d’être conservés. Impossible de faire comme si le fleuve coulait dans une Nature intouchée et de ne rien dire de ce qui définit d’une certaine manière le monde contemporain, les éoliennes, l’usine « au pied du barrage », les granulats, l’existence d’une ZAC, les tours de refroidissement des centrales nucléaires ou le débarquement sur les berges de produits manufacturés. En même temps, sont présents « le mamelon vert du Pouzin », les champs d’abricotiers, les vignes et, toujours, le Rhône qui porte tout, « les maladies et les médicaments ». Voir aussi ceux qui pique-niquent, soit un « infime événement », donc « ce qu’il y a d’extraordinaire // dans l’ordinaire ». Voir aussi « un pigeon qui chie sur un poteau », ce qui rappelle une mouette sur la place Saint-Marc à Venise. Les choses vues entrent dans le poème et c’est le fait de « composer leurs rapports [qui] nous émeut ».
Qui regarde ? comme souvent dans ses livres, Pierre Vinclair assure sa présence : dans le poème d’ouverture, les rôles sont définis, « celui qui peint c’est toi / et moi / ombres sur ombres ; il introduit aussi un lieu (« ma chambre ») et ses proches, ici ses filles à l’arrière d’une voiture et, précision : « j’écris pendant que leur mère conduit ». Ce qui est vu conduit à évoquer d’autres lieux, des souvenirs littéraires, des moments de l’Histoire. À l’eau est attachée la figure d’Ophélie, de son corps noyé, plus loin on se souvient que de l’autre côté du Rhône coule dans les Alpes une autre rivière, l’Arve, ou bien l’on abandonne un moment les bords du Rhône pour la lointaine Lettonie. On revient toujours à l’écriture, parfois avec un détour inattendu quand on regarde les mouvements d’un kayak multiplier « les signes illisibles ». Mais les mots du poème le sont-ils, lisibles ? Pierre Vinclair s’adresse au lecteur qui le lit, proposant le poème comme « un réservoir où tous les mots qui nagent tiennent lieu d’une chose qui pense quoi // ce qui est en trop et ce n’est pas en trop. » Hors de question de prétendre à la transparence, ce qu’affirme une image avec l’emploi détourné de lône qui, dans le Lyonnais, est le « nom donné aux bras du Rhône que l'on colmate pour en exhausser les rives » : Pierre Vinclair parle de « la lône des signes ». On dirait d’ailleurs que cette nécessité de sans cesse apprendre à chiffrer ce que l’on voit, ce que l’on lit atteint la nature entière puisque « la pluie doute » dans un des premiers poèmes et, plus loin, on rencontre « une goutte transpirée par une terre qui doute ».
La nature et le fleuve restent tels, à peu près, après le passage de l’écrivain et du peintre. Que reste-t-il du voyage ? Des aquarelles qui tentent de restituer quelque chose de la lumière des lieux traversés. Des mots qui tentent de construire des rapports entre les choses grâce à une attention forte sur la forme :
Je pense que la forme — la forme d’une œuvre et de toute chose — n’est pas une fin en soi mais un moyen obscur vers l’obscur informe.
Dans une partie du livre, Pierre Vinclair joue le jeu de la forme en explorant quelques-unes des possibilités de la versification. Après le poème inaugural où les vers sont en escalier, un poème de 9 vers avec une alternance 12/13 syllabes mais une entorse pour les vers 6 (17 syllabes), 7(12 s), 8 (9) : les vers 6 +8 comptent 26 syllabes, soit deux fois 13, le dernier vers à nouveau 12 syllabes. Le lecteur reconstruira des régularités autres que dans les vers "classiques", par exemple le troisième poème, non rimé, propose des vers de 16 et 15 syllabes en introduisant des irrégularités : 16/16/15/16/10//5/5//10/5/4. Dans un autre poème, la première strophe paraît bancale si l’on ne compte pas ensemble les syllabes des trois derniers vers : 4/4/4/6/6/6/6/5/4/3 ; soit 12= 6x2 ; la seconde strophe semble hors du système — 6/6/7/4/2 — tant qu’on ne lit pas le troisième vers : « L’hominidé humide, / le fleuve ont le même âge / de bêtes brisées par sept / millions d’années / d’errance. » Dans un sonnet qui semble accepter le schéma classique une masculine rime avec une féminine, er « eau » avec « eau ». Etc. On relèvera des jeux de mots analogues à celui du premier vers ci-dessus (« géographie à main / liquide amant », « turpide / turbine »), jeux dont l’auteur s’amuse : « Les lieux nous font penser à d’autres lieux, et Lyon / aux lions. » On s’attardera aussi sur la souplesse syntaxique de la phrase, avec des rejets qui obligent à une relecture, comme « imbibant la / de crues violente/ vallée violée ». Aux vers succèdent, avec changement de police, des textes en prose de construction également complexe.
Beaucoup à lire encore dans un ensemble où l’on suit Pierre Vinclair qui, toujours avec légèreté et sérieux, joue avec le genre pour sans cesse l’interroger et, en même temps, questionner son/notre relation aux choses du monde. On conclut avec lui que certes, « le monde existe : le monde en devenir existe » et, peut-être ?, que « La terre est tout entière dans le rêve ». On loue aussi la qualité de l’impression, tant des textes que des aquarelles de Jérémy Cheval.