Ariot Chloé et Bormand Marc (sous la direction de) - Michel Ange-Rodin... par Tristan Hordé
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Avec ce catalogue imposant, nous sommes bien éloignés des premières listes d’œuvres établies pour une exposition à la fin du XVIIe siècle ou des fiches plus nourries et diffusées auprès d’un public cultivé des "Salons" du XVIIIe siècle ; Diderot a développé des textes critiques sur les œuvres mais cette nouveauté ne sera intégrée qu’au siècle suivant dans les catalogues. Ils s’étoffent alors de gravures, puis de photographies, et de notices sur les peintres : les tableaux étaient entrés dans l’économie de marché et toute une série de documents les concernait. Aujourd’hui, ce sont des historiens de l’art qui ont la charge du catalogue d’une grande exposition et ils sont accompagnés d’une large équipe qui étudie des points précis. Pour Michel-Ange et Rodin, l’introduction comme les études aident à redécouvrir les deux sculpteurs — redécouverte : ils ont fait l’objet de très nombreuses expositions et ont souvent été rapprochés, mais insister à nouveau sur le lien de filiation ne suffit pas, l’objectif est ici d’analyser « les liens esthétiques, formels, stylistiques et conceptuels qui se tissent à (…) quatre siècles de distance ». Ce faisant, mettre en évidence que, pour l’un comme pour l’autre, il s’est toujours agi de sculpter le corps comme « expression de la vie », ce que résume "Corps vivants" et le titre choisi par C. Ariot et M. Bormand pour présenter l’ensemble, "La vie en tant que telle".
Les œuvres de Rodin sont abondantes dans le musée qui lui est consacré à Paris, il fallait cependant rassembler ses œuvres, comme celles de Michel-Ange, présentes hors des musées français (Allemagne, États-Unis, Italie, Royaume uni, etc.), construire l’iconographie et trouver un équilibre entre les reproductions en pleine page (Michel-Ange, La Piété ; Rodin, Je suis belle) et d’autres de dimensions plus modestes (Michel-Ange, Faune dansant avec un tambourin, sanguine ; Rodin, Femme nue dansant, crayon au graphite). Il fallait aussi les présenter et les commenter, sachant que l’iconographie n’est pas limitée à la totalité des œuvres exposées, s’ajoutent notamment des dessins, des photographies, des œuvres d’autres peintres et sculpteurs (Ossip Zadkine, Hommage à Rodin) : l’ensemble des textes constitue une documentation de qualité que des dizaines d’heures de lecture n’épuiseront pas.
Les études, savantes mais lisibles par tout amoureux de la sculpture, font reculer notre ignorance et l’on ne peut en quelques lignes les résumer toutes. Les travaux de Léo Steinberg (1920-2011) à propos de Michel-Ange sont présentés par G. Cassegrain qui insiste sur un des principes de lecture du critique d’art, pour qui le regard doit souvent revenir sur une œuvre, l’interprétation étant toujours à reprendre, « sans fin ». É. Pagliano recherche Michel-Ange et Rodin dans leur œuvre, aucun autoportrait n’étant connu ; F. Blanchetière retrouve chez les deux artistes la présence de Dante, en Italie avec la fresque du Jugement dernier dans la Chapelle Sixtine, et Rodin, avec La Porte de l’Enfer, a prouvé qu’il était fasciné par La Divine comédie. Si Michel-Ange a été reconnu très vite comme maître de la Renaissance, Rodin en a prolongé l’image, ce qui est très clairement affirmé dans un article du critique d’art Octave Mirbeau en 1884 ; le lien entre les deux sculpteurs sera ensuite continuel objet d’étude jusqu’à nos jours.*
Tous deux se confrontent à deux modèles, la Nature et l’Antiquité, non pour reproduire mais en construisant une esthétique nouvelle. Il est visible que dans les corps de Michel-Ange les traits masculins et féminins se mêlent, comme dans l’Ève du péché originel au plafond de la Chapelle Sixtine, au point que certains critiques ont déduit de cette ambiguïté une possible homosexualité de l’artiste, sans comprendre qu’il engageait la sculpture dans une voie nouvelle où le réalisme n’a pas sa place. Il ne s’agit pas de reproduire le corps, masculin ou féminin, mais de penser sa vitalité, d’où l’importance de l’érotisme qui la manifeste par excellence. À côté de la figure serpentine, figure même des mouvements du corps, dans son étude Claire Maingeon rappelle l’érotisme de la Léda de Michel-Ange, que l’on connaît par les copies, et l’exaltation du corps féminin dans l’œuvre de Rodin. À côté de ses très nombreux dessins, il faut revoir son Iris, messagère des dieux, statue acéphale mais aux cuisses ouvertes.
Une femme sans tête ? C’est un point commun essentiel entre Michel-Ange et Rodin, l’inachèvement volontaire d’une sculpture. Ophélie Ferlier Bouat, dans "L’œuvre en devenir, Polarités du non-finito chez MA et R", cite une réflexion de Rodin qui définit justement de quoi il s’agit :
Il n’y a pas de fin possible dans une œuvre d’art, puisqu’elle est Nature et la Nature ne connaît pas de fin, étant infinie ; on s’arrête donc à un moment ou à un autre quand on a mis dans son œuvre tout ce qu’on voit, tout ce qu’on a cherché, tout ce qu’on a envie de mettre ou tout ce qu’on désire particulièrement : mais on pourrait vraiment continuer indéfiniment et voir encore plus à faire.
Continuer, mais aussi s’arrêter, décider de garder intact une partie du matériau. Cette pratique n’existe que depuis la Renaissance et si certaines statues antiques endommagées ont été restaurées, on sait que Michel-Ange a refusé le Torse du Belvédère, sans tête, sans bras et sans jambes, le trouvant parfait dans cet état, et qu’il a choisi de ne pas terminer une partie importante de ses sculptures Les parties inachevées, du tombeau des Médicis, longuement observées par Rodin lors de son voyage en Italie, « permettent au regard de hiérarchiser les informations (…), de sélectionner, d’isoler, de valoriser » (O. Ferlier Bouat).
Cette manière de créer est également analysée par G. Didi-Huberman ("Captifs et captives") dans La Pensée de Rodin : le visage d’une jeune femme, poli, émerge d’un cube, masse informe, qui semble venir directement d’une carrière. Rilke, cité, y voyait « un visage qui s’élève lentement du lourd sommeil de la durée noire ». Rodin avait, lors de son voyage à Florence, découvert des œuvres de Michel-Ange, celles de la Nouvelle Sacristie et la « série des Captifs inachevés » ; « on ne savait plus dans quel sens s’orientait le dialogue de la forme et de l’informe, du corps humain et du bloc minéral ». Rodin n’a pas emporté l’adhésion de tous, mais le non finito venu de la Renaissance « devint un paradigme majeur pour toute la modernité sculpturale ».
Il n’est pas toujours possible de se rendre à une exposition, celle consacrée à Michel-Ange et Rodin au Louvre, par exemple, et rien ne remplace le regard, le fait de se déplacer devant une sculpture, de revenir en arrière pour comparer, vérifier un détail, etc. Certes. Ceci dit ce catalogue, à la fois savant mais toujours accessible est un bel ouvrage de référence qu’on lira après avoir (ou non) regardé les œuvres et que l’on consultera souvent. On trouvera très utile une abondante bibliographie (beaucoup d’ouvrages appelés par les notes des articles) qui intègre les catalogues d’expositions passées (celle de "Rodin et l’art des anciens grecs", au British Museum, à Londres en 2018).
* Est rappelée la publication en 2023 de la thèse de Sara Vitacca sur