Ariane Dreyfus - Une histoire passera ici par Olivier Vossot
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Quelle chance que cette réédition au Castor Astral. Une histoire passera ici, premier texte d’Ariane Dreyfus paru chez Flammarion, il y a de cela une trentaine d’années, est un « livre-western » magistral. Il est cette fois accompagné de notes, d’une préface de son premier éditeur, Yves di Manno, et d’un article éclairant de Catherine Soulier sur le rapport entre le livre et le cinéma de John Ford.
On le sait, la poésie d’Ariane Dreyfus s’imprègne de cinéma au point d’en assimiler le langage visuel, le rythme, les focalisations et variations d’angles, le sens de l’ellipse et la suggestivité proprement synesthésique. Les textes revivent les scènes de films, parfois les croisent ou les mêlent à des expériences personnelles, ou encore explorent une trame, comme dans le poème éponyme « La prisonnière du désert ». Y alternent ou se fondent ensemble inserts et gros plans, manières de travellings et plans larges, le tout traversé d’un regard oblique et confondant d’émotion retenue, de justesse et d’humanité brûlantes. Un regard sans voix, paradoxalement, car jamais on n’a l’impression d’une voix off en surplomb. Au contraire, on habite, ou l’on hante, des lieux, et d’autres regards. Le poème d’ouverture est en cela emblématique.
Dans ces textes, le tragique et la violence infligée aux êtres faibles, cœurs vibrants, sont montrés avec une sobriété et un tranchant sans pathos – l’un des traits du cinéma de John Ford. C’est aussi là, soudain, qu’on touche à quelque chose de plus intérieur, de très recueilli, à l’épicentre du sort qui s’abat et où tout à coup, tout s’apaise et s’emplit de lumière. Ferveur, et non plus seulement intensité. La sensation, mue, cernée par la suavité de la langue, sert constamment la charge émotionnelle et l’infuse : « Combien de fois la neige a coulé dans ses yeux ? // Les hivers sont de lentes journées. » On tremble, traversés de l’angoisse que tout s’arrête, de ne jamais revenir ou de retrouver sans vie l’amour d’une vie. Les yeux plissés par les vents de sable ou écarquillés sans voir l’instant qui scelle un destin. Et pourtant, la lumière est partout un air qu’on respire, une étrangeté du temps, son ralentissement, un vide où s’épuisent la violence et la rage aveugles, où l’oubli de tout révèle la seule mémoire des corps – troublante de vérité. Si la poésie d’Ariane Dreyfus a quelque chose d’élémentaire c’est bien à cette lumière.
Assurément, l’écriture d’Une histoire passera ici est elle-même cinématographique, non par effets cumulés ou pensés en amont, mais comme si était intimée, avait jailli de l’intérieur une vision doublée d’une physique du sentiment. Écriture visuelle par flashs, mouvements infimes de sidération et de saisissement. La dimension narrative qu’elle comporte de fait est maintenue au second plan – et ne pas connaître les westerns de John Ford et d’autres est dès lors anecdotique. Un même film est lu, redécouvert en soi. On le portait sans le savoir. On en faisait partie. Une histoire passera ici, par nous, et elle ne passera plus : « Dans le jour les chevaux marchent. Dans la nuit les pensées continuent. »