Roland Reutenauer, Quelques pas hors de l'éternité par Olivier Vossot

Les Parutions

02 janv.
2022

Roland Reutenauer, Quelques pas hors de l'éternité par Olivier Vossot

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Roland Reutenauer, Quelques pas hors de l'éternité

 

 

Nous sommes nés
pour tenter quelques pas
hors de l’éternité

pourtant
le présent nous l’appréhendons si peu
sa clarté nous aveugle
et nous titubons vite
(p.69)

 

Ce poème, simplement intitulé constat, donne son titre au nouveau recueil de Roland Reutenauer – donne aussi une idée de l’écriture, de son évolution même, au fil des décennies : sobre et décantée, volontiers réflexive ; la prosodie, discrète, y infuse plus qu’elle ne sculpte les vers libres – rien n’y est laissé au hasard, sans en laisser voir les coutures.

 

Six sous-parties jalonnent le recueil, mais plus encore tracent une trajectoire, opèrent une progression en sorte que le cheminement des poèmes excède leur simple somme, est en soi expérience de lecture. « Jours contés » est le seuil qui nous y convie – mais ce sont chaque fois de petites portes fragiles qu’on pousse, et l’on a d’emblée le sentiment que le très quotidien n’y tient qu’à un fil, à moins de l’entrevoir comme on entrouvre seulement, sans que « sa clarté nous aveugle » – perce-neige, sons de cloches, pétales blancs de prunelliers, « airs tziganes » des « dimanches d’été », bêche et marcel, ou verger, enfin ces oiseaux dans le calme d’après les tempêtes, qui « attendent l’obscurité / sur une patte ou deux ».

 

D’un recueil à l’autre, ces motifs sont de ceux qui ressurgissent du « fond des années » (la deuxième section), comme ces « perce-neige dans mes vieux poèmes / refleurissent aujourd’hui / sous le magnolia ». La carte de la vie à déplier sur la table, « la cuisine inondée de soir », « la chambre haute l’unique fenêtre » ou encore « la lune [qui] se lève » sont comme des visions, mais aussi des angles par où nous guette ou nous revient le passé, un peu plus pâle seulement, et comme hors-temps, revêtant parfois une fatalité seconde : « Les visages des anciens s’étiolent / dans ma vieille mémoire / ils rejoindront bientôt / la cohorte des ombres / qui hantent les chemins de sable / et de hautes fougères / au cœur de la forêt / sans trouver une issue » (p.26). Est-ce là la seule éternité possible au détour de nos quelques pas ?

 

Le temps se diluerait si le présent se cantonnait dans l’instant (« une éternité / de poche à notre mesure ») comme, aussi bien, il se perd dans l’anarchie de souvenirs perdus, cherchant un peu d’air – mais il nous confronte aussi aux épreuves, suspendu à leur issue. La section « Le séjour à l’hôpital » pourrait figurer dans le beau recueil qui précède (Le portail dans les ronces, éd. Rougerie, 2018) : face à la maladie, à mesure que le temps paraît plus étroit, plus épais aussi depuis « la froide bâtisse / de métal et de verre », tout oscille, entre « ballet de chauves-souris / devant ma fenêtre » et « chiffres verts sur un écran / le rouge en embuscade » – entre « nouveau vitalisme / au creux de l’oreille » et l’impression qu’au son « des soupirs / parfois des cris brefs des appels // […] / l’aube ne nous attendrait pas ». Là, diverses tonalités s’entrelacent – de l’ironie (p.36) au fatalisme (p.38) ou à une angoisse sourde (p.39), de l’insouciance (p.32) à une tristesse foncière, mais princière, d’où tout semble figurer un théâtre d’ombres et chacune d’elles, suivre le circuit de son propre sang : « je les voyais tous de profil / aucun ne tournait la tête / vers la froide bâtisse / de métal et de verre // ils regardaient devant eux / là où les menait / la santé du moment ».

 

Au miroir de cette expérience, est réfléchie (confortée) une poétique où « Les mots » (quatrième partie), ceux de trop de poids, de sens, fondent d’eux-mêmes, « ne sont que des ombres » : « absence et néant / ces mots énormes et griffus » ou encore « Dieu mort et oubli », lesquels « font des trous / plus grands que les silences ». Le paradoxe serait de pouvoir renoncer au poème lui-même avant que « le grand silence [ne] nous paralyse les doigts » – ou du moins, le plus possible, faire place nette à « ce qui se murmure si bien » mais doit s’amarrer assez – s’enraciner pour « germer / dans le terreau [des] jours » du lecteur aussi.

 

La section suivante, « Paysages », déplie ainsi les plus beaux poèmes du livre, minimalistes – leurs mots de peu sont comme frottés à l’atmosphère devenue saisissante, cotonneuse ou glacée, dont l’ombre de Trakl n’est jamais loin : « Une lisière aux branches basses / longe les roseaux du marais » (p.59) ; « des chambres sans lumière / aux fenêtres ouvertes / le long d’une façade // le vent soulève les rideaux / parcourt le silence / de la grande maison » (p.63). On y trouve ciselée, avec une ferveur nouvelle, la « leçon » de la section précédente, pour « une parole définitive », si ténue, si claire qu’elle risque sa propre transparence :  

 

Tout au sommet
d’un grand pré en pente
l’arbre à contre-ciel
un soir d’automne
pour un peu me tirerait
des larmes

sans doute concentre-t-il cet arbre
dans la lumière déclinante
ce qu’à notre tour nous devrons quitter
avant longtemps
(p.64)

 

La dernière partie, sobrement appelée « Questions et pensées », creuse encore à l’emplacement indiqué par le titre. Nous tentons « quelques pas / hors de l’éternité » et « au pays sans pourquoi », lit-on un peu plus loin, « aucun mystagogue n’éclaircira / les mystères qui nous agitent ». L’éternité n’est pas de ce monde. Ou bien elle l’est à la manière (ou à la mesure) d’une « danse nietzschéenne / […] / au dernier soir qui luit / telle une aurore ». Elle l’est d’être un état, d’où rien ne serait exclu (« la vie après la mort / te paraît de moins en moins improbable »), ni rien plus espéré que de « tomber / comme les feuilles de notre chêne / dans une douceur d’arrière-saison ».

Les poèmes de Quelques pas hors de l’éternité, équarris, ancrés d’abord dans le banal et le terreau des expériences plus que des idées, se font, à mesure qu’on lit, plus ambitieux et denses (sans en remontrer), puissants discrètement, ou doucement méditatifs. Le recueil est comme porté par son titre si beau – les poèmes l’illustrent, l’affinent et le cisèlent peu à peu, au fil de la lecture – jusqu’à son corollaire bouleversant, caché dans l’un des poèmes de la fin : « on avance à petits pas / on se demande qui pourrait nous attendre ». 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

Éditions L’herbe qui tremble, 2021
96 p.
14€


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