Julien Starck – Naviguer sur la terre par François Huglo
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Quelle relation entre la garde du troupeau, la parole, le bivouac, l’égard comme égarement, et l’escalade ? Précisément cela : une physique de la relation, lisible à travers cinq « divagations » de Julien Starck. Au lecteur de les superposer ou de les faire jouer comme les pièces d’un kaléidoscope. Une réversibilité s’établit entre le sujet et l’objet, le corps et ce qui l’entoure, l’expérience et les lectures. Une réciprocité, dont l’exercice est à la fois physique et spirituel ou mental : « (re)garder » exerce la « communion », « voi[x]r » la « gravitation », « [bi]vaquer » une « érotique planétaire », « égar[d]er » l’ « égarement », « [g]ravir » la « frivolité ». Attentive jusqu’à la tension, électrique voire magnétique, la relation est amoureuse. On peut songer à Maître Eckart (qui n’est pas cité) : « L’amour nous fait devenir ce que nous aimons ». Et à Simone Weil (qui est citée) : une phénoménologie où sensation et réflexion « fonctionnent en vases communicants » s’esquisse en cinq petits essais où s’échangent « la pesanteur et la grâce ».
De même que Philippe Jaffeux épouse et crée des « courants » (blancs, autres, nouveaux, derniers, fous, vides) — épouse : la part de hasard du hasart, crée : la part d’art —, Julien Starck navigue (ou surfe) sur les fluides dans lesquels il baigne (les nageurs sont familiers de cette alternance aérien / immergé) : comme « toute forme d’existence », celle du berger « s’exerce à l’intérieur d’un bain de gestes et de placements », d’un « jeu de regards », d’une « communion ». De même, « les paroles que nous prononçons n’ont de sens que grâce au silence où elles baignent ». Berger ou travailleur de la mer, « l’homme doit épier les forces » (Victor Hugo). Le berger entre « dans le jeu de placement des bêtes elles-mêmes », se prend au jeu des « plis » qu’elles prennent « aux plis de la montagne ». C’est dire que « la neutralité de l’observateur n’existe pas ». Regarder « comme on garde, par un regard mutuel », c’est transformer « l’espace autour de soi en fluide relationnel ».
Fred Deux pèse le silence qui ponctue les paroles et « précède la pensée », Edmond Jabès perçoit dans le brin d’herbe — le v’herbe — la « précaire amorce d’une écriture avant l’écrit », en toute « confiance en la réalité du monde et des mots pour le nommer ». Confiance de l’enfance « où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé » (Baudelaire). Julien Starck se souvient de son premier poème d’enfant, « la transcription d’un dialogue entre les montagnes et moi ». Il l’assume : « Cette contemporanéité silencieuse du monde et de sa profération, c’est la poésie même ».
La vue « par l’ouïe » tient à « la couleur de la voix » : moins à « un logos » qu’à « un pneuma », et à ce que Jacques Lusseyran appelle « une musique morale ». Les « couleurs » audibles des relations transforment « une conversation » en « paysage ». On oublie son « contenu » pour se souvenir de « l’impression ». La « force » des arguments rend les armes quand le « tact visionnaire » des « gestes » et des « regards » compose un « style » : selon Ernest Hello, « la manifestation de la vie ».
Un nid est « fait pour s’envoler », écrivait Christian Dotremont, et « le fait d’être couché (…) nous expose à la protection physique du ciel ». Les pôles sont inversés, la terre (re)devient « matière céleste ». De même, « bivouaquer c’est chercher le point où l’organisation intime de la planète correspond » à celle « du corps qui l’embrasse » : un « nid protecteur » à « proportions célestes ». Pour trouver cet « abri provisoire dans l’espace cosmique et dans le temps préhistorique », abri « de fortune », donc « réservé aux chanceux », l’homme » palpe le paysage du regard », en un « amour plastique du monde » où il pratique « l’art de disparaître ». « Domaine d’enfance » et « enfance de l’art », le bivouac est un « paradis terrestre », et Novalis définit peut-être le fétichisme quand il écrit : « Tout objet est le centre d’un paradis ». Le bivouac reconstitue « la sensation érotique de l’île de Robinson Crusoé », telle que la décrit Michel Tournier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique.
Épouser « la terre en ses plis » suppose une « perspicacité qui précède l’attention comme le tact le toucher » (Joseph Joubert), une « jouissance élastique », un « contact in distans », qui selon Novalis constituent « l’acte de contempler ». Nan Shepherd, Malcolm de Chazal, ont décrit la « vision retournée », qui rend « le regard à la chose regardée ». Citons aussi le Rimbaud des Illuminations. Après le déluge : « les fleurs qui regardaient déjà ». Aube : « les pierreries regardèrent ». Cet égard, chez Walt Witman « ouvre sur l’infinité des affinités, qui est musique ». Mais « pour découvrir la grammaire de cette fluidité », il faut « revenir à la peinture c’est-à-dire à la perception ». À « la logique aérienne colorée » de Cézanne, à son « monde rythmé ». Emily Dickinson « ne se représente plus l’Univers, elle le danse ».
Dans la fluidité se produit le « miracle de la "tenue" de la matière », comme la forme éphémère du verre d’eau suspend sa « masse solide ». Une arborescence abouche « toutes les choses » à « leur source ». L’arbre est une forêt « ni allégorique, ni fictive, ni conceptuelle » : celle « du système nerveux bien accordé, la fontaine qui sourd du corps électrisé » comme le ruisseau (Bach) du clavecin. Clément Rosset a décrit « l’hébétude de celui qui est momentanément chassé de la forêt », ce « revers de l’état d’impressionnabilité qui précédait ». Mais à propos de « la démarche erratique du Consul dans Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry, Rosset écrivait : « Tous les vents sont bons ». Et tous les chemins, « puisque c’est la perte qui fait, puisque c’est le hasard qui trouve ». Revoilà le hasart de Philippe Jaffeux, cet « art de savoir disposer librement les circonstances de façon à faire jouer les forces autour de soi ».
L’escalade « s’effectue dans un espace mental, aérien, parallèle au rocher ». Elle « consiste à mettre devant un corps un obstacle qui l’oblige à danser ». Le rocher « joue sa partition de rocher avec comme instrument la posture » du grimpeur, son interprétation de la « structure fluidale de la roche », comme l’écrit Wikipedia à propos de la rhyolite.
« Les meilleurs moments de la vie de l’esprit » sont les « basculements du préjugé, comme une cascade d’eau fraîche qui nous fait voir qu’il n’y a pas de torrent sans source palpitante ». Et « que l’eau jaillit de n’importe quel accident, dès lors qu’on lui prête suffisamment d’attention ». Non loin de Bachelard, de Merleau-Ponty, mais aussi de la proustienne « fontaine de jouvence », Julien Starck exerce cette « lecture minutieuse des sensations » qui les abouche à leurs sources d’étonnement.