François Bordes - À plat par Tristan Hordé

Les Parutions

28 juin
2026

François Bordes - À plat par Tristan Hordé

François Bordes - À plat

 

 

Il n’y a pas d’interrogation sur le lien d’une mère/d’un père à l’enfant quel que soit son âge, et réciproquement, et le sentiment d’amputation à la mort d’un des membres ne s’affaiblit que lentement. La mort d’un proche, même s’il n’appartient pas au cercle étroit de la famille, peut aussi fortement atteindre qui la connaît. C’est une des circonstances où le mot "ami" acquiert un contenu que l’on ne soupçonnait pas – loin des amis de Facebook. La disparition d’une amie/d’un ami peut être vécue également comme un arrachement à ce que l’on est, l’amitié se construisant dans le temps se vit aussi fortement qu’un lien familial. La perte remet tout « à plat », et c’est par le travail de mémoire restitué par les mots que s’effectue le deuil, les mots pouvant rapporter le désordre et, ainsi, commencer à le maîtriser. Ce que François Bordes annonce avec la quatrième de couverture : « Un ami meurt une nuit d’épidémie. /La langue, sous le choc, s’aplatit de chagrin : épigrammes crevées, stances ébréchées, épîtres rapiécées, tarentelles tordues… ». Les six parties du livre (À plat, Caduc, Vieux cheval d’archive, Bancal, À tombeaux ouverts, Évasion musicale) visent à lutter contre l’oubli « blanc comme le mur » (on lit aussi, en miroir, le mur blanc comme l’oubli) et la mémoire retrouve, dans ses « cavités obscures », des moments du passé.

 

Les mots ne peuvent annuler la disparition, mais ils font peut-être, « même après la mort », exister pour le narrateur un « ailleurs » — « Et quel autre ailleurs / ami / que celui de la page ? ». Ailleurs limité, certes, sachant que l’impossible, ce serait de découvrir dans le temps « la fracture, la faille, la brèche, le trou d’air », qui permettraient à nouveau l’échange du je et tu. Confronté à ce vide, ne faudrait-il pas se retirer de l’écriture qui ne fera pas disparaître la douleur, ou pratiquer l’épigramme, sachant que « Cuire l’oignon frit du moi » ne règlera rien et mieux vaudrait éloigner l’émotion, le pathos, parce que « Ben oui, les mots ça suffit pas », donc :

 

                       Il s’agit bien

                       D’écrire des satires

                       Momeries épigrammes

                       Pour fracasser la lyre

 

Si le pathos est plutôt mis à distance dans les épigrammes, ce n’est pas pour autant que la présence de l’ami disparaît ; elle s’impose matériellement, par les « papiers disques photos cassettes » entassés maintenant dans un carton. Restent dans cet amas des lettres échangées (certaines ont été écrites par le narrateur après le décès) et, enregistrée, une composition musicale de l’ami musicien. Ces éléments peuvent difficilement être mis à l’écart, tous évoquant une vie de partage. Les échanges entre les deux amis incluaient même la création d’une ville, Mourilone, la « « cité imaginaire [des] chagrins d’enfance », la cité d’une amitié que la mort a rompue. « Ville caduque et moche », sale, à l’abandon, dont les caractéristiques ne sont guère accueillantes, mais qui comptait « une librairie, un café sans sommeil ».

 

Le nom n’existe pas mais s’accorde avec le propos : on pense à un mot valise qui associerait "mouri[r]" et "[a]lone", ce qui en fait un espace poétique contenant la disparition et le deuil. Ce qui n’est plus à jamais, c’est ce qui est resté « secret », « Jamais tu n’as soufflé ton désir », jamais n’a été franchi dans les mots le passage de l’amitié à l’amour, la confusion des deux sentiments. Sa mise en mots accroît la douleur puisque les mots n’ont maintenant aucune portée, je et tu séparés — comme ils le sont à la rime : « […] et moi / J’ai attendu longtemps pour comprendre et toi // Tu es mort ». À « tu m’as aimé tu m’as aimé » répond dans le vide de l’absence « C’est toi l’ami que j’ai aimé ». Ce qui a été vécu, par les deux amis, comme ce qui n’a pas été dit entre eux, disparaîtra, a déjà disparu,

 

                       Sous les eaux du lac dort

                       La cité engloutie

                       De notre histoire ancienne

 

                      

L’ami est présent par son prénom, Gilles, et dans les traces qu’il a laissées, peut-être aussi fortement dans ce qui a été une culture commune, musicale avec notamment Chostakovitch, Schuman, Purcell et Keith Jarrett, et littéraire. Les deux amis écrivaient ensemble une petite revue, échangeaient leurs récits, partageaient leurs lectures. Des noms d’écrivains jalonnent le livre (Martial, Marot, Kafka, Rimbaud, Simenon, Lorca) et, nombreuses, des citations.  John Berger apparaît deux fois, un fragment de David H. Lawrence, donné en exergue, est repris, un autre d’Angelus Silesius est détourné pour définir l’amitié, « L’amitié comme la rose est sans pourquoi », etc. De nombreuses allusions jalonnent le livre, plus ou moins reconnaissables : « Depuis ta mort, le bateau livre prend l’eau », « par-delà bien et mal », « souffle au cœur », « les ailes du désir », etc., comme ces paroles de chansons « Let me let me freeze » de Klaus Nomi ou « Nou pas bougé » de Salif Keita. Le narrateur parcourt aussi la littérature avec l’emploi de formes traditionnelles, plus ou moins transformées, épigramme, stance, épître, tarentelle, sonnet, et une forme peu fréquente en français (mieux observable en anglais des États-Unis), utilisée dans l’ensemble "À tombeaux ouverts", chaque poème ne contient que des vers d’un seul mot. Variété des formes mais une unité construite hors le thème majeur avec la fréquence des assonances, des allitérations, des paronomases, « Dans un bloc blanc de sa bibli », « les mots filaient / Effilés sans filet », « aplatis / Tapis sous la table », « Le pays du même ce pays qui m’aime », « Les mots (…) se prennent s’éprennent », etc. On passe de l’ensemble "Caduc" à "Vieux cheval d’archive" avec une reprise : de « il y a un ailleurs quelque part » à « Et quel autre ailleurs /ami / que … ».

 

Il faudrait insister sur la présence, même si elle reste discrète, d’autres motifs, par exemple celui de l’enfance mal vécue avec un « père / Au regard doux comme une hache ». Mais la complexité de la relation des deux amis avec tous ses arrière-plans, la variété maîtrisée des formes suffisent pour une première lecture ; comme le narrateur, « Nous/ tâtonnons/ dans / la / forêt / brumeuse / du / réel » et prendrons le temps de construire une autre lecture.

 

 

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