Michel Guérin - éthique de l'écriture philosophique par Marc Wetzel

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10 juil.
2026

Michel Guérin - éthique de l'écriture philosophique par Marc Wetzel

Michel Guérin - éthique de l'écriture philosophique

 

 

    L'être humain est un animal à idées, et a toujours cherché une "méthode" pour assurer le développement de leur vérité. Mais pourquoi se soucier ici des normes de production et rédaction de nos idées ? Parce que, estime Guérin, "l'avenir de la vérité n'est plus assuré".  Pourquoi ? La vérité d'un phénomène est, communément, l'apparition ou le dévoilement de ce qui le rend réel. Devant un fait, on s'enquiert de ce qui le "rend réel", ce qui l'inscrit matériellement dans l'espace et le temps, et la vérité est ce qui dans le langage fait paraître, ou "dévoile", la raison ou la cause de son surgissement, de sa présence réelle. Or, dit-il, la prolifération des technologies (d'établissement, d'examen et de diffusion de la vérité) brouille désormais ou empêche toute artisanale et simple "apparition" d'elle ; et, d'autre part, des pouvoirs autoritaires disposent de totalitaires moyens de manipuler les convictions de "réalité", et les normes mêmes d'effectuation et interprétation des phénomènes. Les idéologies technicisées sont en mesure de commander, au moins indirectement, au vrai, en pouvant autoriser ou même récompenser la circulation (et même l'auto-entretien circulaire) des discours faux et des thèses piégées. Il nous faut donc une "méthode" pour déjouer ces biais, c'est à dire pouvoir conduire de manière ordonnée nos pensées ou idées, nous assurer de sa mise en œuvre et pouvoir librement enseigner la manière de s'en servir.

   "Méthode", cela ne doit pas faire peur. Supposons un chorégraphe donnant à ses danseurs trois consignes de conduite : bousculez-vous les uns les autres, ne prenez aucun plaisir à vos gestes, brouillez toute lisibilité de vos mouvements ... on peut être sûr que ce triple déni d'ordre, d'agrément et de clarté ne saura donner art qui vaille. Dans la danse, la vie y met les formes de son mouvement, et les formes tirent les unes des autres leur présence (les consignes en question feront donc tout échouer, puisque y apprendre du mouvement aisé des corps quelque chose qui le renouvelle deviendra impossible). Or la pensée est une sorte de danse d'idées, où méthode est l'art d'appliquer à la vérité donnée quelque moyen sûr de la faire se renouveler, ou une voie d'élargissement de son propre champ d'apparition. Les réseaux sociaux, et leur populiste libre expression sont alors l'exacte danse de Saint-Guy de l'attrition de la vérité. Le remède d'esprit est pourtant simple : se remettre, pour penser, à (constamment, humblement, exclusivement) écrire. Une probe et résolue rigueur dans la rédaction (à la fois personnelle et universalisable) d'idées pourrait resuffire. C'est ce que ce titre promet. Voyons comment.

  D'abord le savoir lui-même a une vie propre (quasi-personnelle), et c'est l'écriture qui assure cette vie (ou accompagne au mieux son effort authentique). Écrire est cette façon de chercher (qui n'est pas exploration du donné, ni navigation sur écran), dont la curiosité a un corps (l'organisme scripteur) : c'est une main (sur papier ou clavier) qui dépose, en effet, en mouvement et directement, les signes de son énigmatique progression. L'écriture est l'autel vivant de l'art d'apprendre, en tout cas de véridiquement s'enquérir.

  Ensuite : tant qu'une main cherche elle-même à s'expliquer, elle conduit personnellement ce qu'elle énonce. La généralisation du numérique (c'est-à-dire, dit l'auteur, "la prise de pouvoir de la technique sur les sciences") y est suspendue, et l'empire du calculable-imageable n'a plus de prise, le temps d'une rédaction, sur l'artisanale caravane de la main chercheuse. Écrire à la fois expérimente et prouve que "le langage est une pensée, et que celle-ci ne se réduit pas à des opérations logiques et/ou des calculs utilitaires : qu'il est un corps sensuel fait de chair sensible, qu'il ne communique pas d'abord des messages mais avec le monde dans lequel il s'inscrit" (p.83). Puisqu'on ne peut (contrairement à une intelligence artificielle) rédiger sans se parler à soi-même, on ne peut lire un écrivain sans intercepter le monde de ce qu'il s'est alors répondu, sans venir donc rencontrer ses méthodiques notations de présence.

   Le langage est donc une pensée incarnée - voilà ce que sait le geste d'écrire. Mais pour autant le langage n'est pas là pour se penser (dans de complaisantes obscurités, ou narcissiques arcanes), pas plus (comme dans le codage accompli et l'influence communicationelle) qu'il n'est là pour victorieusement nous dispenser de penser : "ni autarcie ni automatisme" (p.84) dans la prose d'idées. La main écrit pour montrer ce qu'elle avait à se dire : elle pense (au sens d'Arendt : elle est "auprès d'elle-même universellement") parce que, dans son constant mouvement de rédaction fragile, elle éprouve, en allant activement au-devant des erreurs et fautes à commettre, le propre même de l'esprit humain, qui est synthèse d'intériorité et d'objectivité. L'accès à l'universel y emprunte toujours en effet un moyen intime, personnel - d'où le risque d'erreur ; et l'intensité intérieure y prétend toujours à l'universalité, à l'horizon d'une validité commune - d'où le risque de faute. L'infaillibilité logique n'est garantie qu'à la machine analphabète, et l'infaillibilité morale qu'à l'imbécile manchot du logos, qui, n'écrivant pas, ne peut éprouver quelle version d'humanité vise et vaut son existence.

  Écrire réunit en effet les trois maturités propres à l'homme, celles du travail, de la parole et du sentiment. Travailler seul rend vivable, parler seul déterminable, ressentir seul intégrable (intégrer, c'est doser du cœur), et Michel Guérin a montré, dans le geste d'écrire, à côté de son travail d'inscription, et du dépôt spatial de la parole, la dimension essentielle de la "retenue" (au double sens de ne pas percer le papier - ou déglinguer les touches ! - et de s'en tenir à ce dont il s'agit, et figurer au plus juste le pensable), qui est à la fois geste (virtuose) de la pensée, et pensée (délicate) de son geste.       

    Et Guérin a une étonnante formule : "Par l'écriture, je me fais mon propre parent éloigné" (p.89) - j'y élastifie ma propre genèse en engendrant ma propre souplesse réflexive. L'auteur voit dans l'écriture l'assuré moyen de "dépasser l'immédiateté stérile d'une image figée ou d'une idée fixe", car écrire pose ce qui relance l'image et lui commande, comme cela déplace ce que l'idée délimite et menaçait de clore. C'est qu'on ne peut écrire sans réinscrire, à la fois à loisir et rigoureusement, ce qui nous aura fait être : "Telle est la nessence, cette naissance forcément rejouée, comme la reprise d'une première qui a dû être jouée sans moi". En ce sens "l'écriture est l'acte de nessence lui-même". On voit que, comme la véritable espérance fait que l'amour vient repartir de la vie, de même ici la juste méthode obtient que la vérité vienne repartir de l'écriture. La méthode est "l'esprit de suite" (et de "poursuite") de la vérité de l'être, et, en raison des "énergies récapitulatives" et des "ressources charnelles" de l'écriture, le geste de penser est d'essence scripturaire : écrire est à la fois découvrir ce que l'on pense, et, philosophiquement, apprendre ce qu'ainsi l'on s'enseigne.

   Écrire est donc l'atelier premier du vrai, comme vestiaire général des fonctions latentes de la pensée (de la vivante figuration du sens). Et Guérin a la méthode artiste : elle est ici une chaîne d'enchantements, car son art en rend l'expérience habitable.

 

 

  Signalons le très remarquable dossier (n°40, 2026) de "La Part de l'œil" entièrement consacré (sur 400 pages) à notre auteur ("Le geste et la figure. Michel Guérin, l'affectivité de la pensée"). Nombre de sagaces contributeurs (P.Windecker, J.C.Pinson, O.Koettlitz, R.Ego, B.Prévost, D.Dehouck ...) - et un passionnant entretien avec Michel Guérin - y détaillent l'ampleur et honorent l'essor de cette passionnante philosophie. 

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