Claudine Bohi - Passage secret par Marc Wetzel
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"La parole est un chant oublié
disparu dans ses signes
que la voix des poètes
retrouve et recommence" (p.27)
Alors qu'un affable préposé à la communication, à un récent Marché de la Poésie, l'interroge sur son œuvre, Claudine Bohi, jugeant d'une formule son (septuagénaire) travail, lâche ce mot humble et net : "Je finis par avoir un univers". C'est découvrir d'un coup qu'à force de travail elle aura fait monde, oui, sans jamais s'en juger digne ni capable, mais bien assurée d'avoir bâti de ses mots une sorte d'heureux mausolée de ce qui les a précédés. Elle aura, constate-t-elle, fait surgir (nommé et fait grandir) l'univers même que chacun, en grandissant et nommant ce qui est, a abandonné. Alors, relance le préposé, votre projet littéraire est donc régressif (puisque l'articulé ne pourrait qu'en marche arrière aboutir à l'inarticulé) et contradictoire (car c'est confier à la loyauté des mots la célébration de ce qu'ils auront trahi) ? Mais non, car voilà, répond le titre de ce livre, il existe un moyen de remonter une foule sans bousculer personne, et de revenir à l'origine sans rebrousser chemin, et c'est (en créant son outil d'accès au primordial) emprunter un passage secret.
Bien sûr, passage secret semble renvoyer à dérobade, féérie infantile et duplicité. Les "secrets" sont faits pour être méconnus, mais surtout pour faire se méconnaître eux-mêmes leurs ignorants. Un secret bancaire ne cache qu'une misérable adresse d'état-civil ou de coffre-fort ; un secret professionnel bien souvent que turpitudes confidentielles ; une police secrète sait vous convoquer où vous ignoriez même sa possibilité. Mais tous les secrets ne sont pas arbitraires, agressifs ou escrocs : un tiroir secret est la tombe de la révélation, non de la vérité ; un scrutin secret protège l'égal anonymat des libertés; des fonds secrets peuvent financer mieux un gouvernement de soi ! L'écrivain Claudine Bohi n'est pas par hasard psychanalyste : le combat qu'elle propose au lecteur exclut la violence ; une certaine descente en soi de l'un ouvrirait alors les yeux d'un autre, et réciproquement; et puis le transfert est la rambarde vivante d'une main tendue dans le secret du passage ! Comme disait Jankélévitch, le propre du secret est moins le mutisme qu'il impose que la bénévole complicité qu'il offre. Saine fraîcheur d'une botte secrète qui avouerait : je ne suis que cela ! Et quoi de plus innocemment généreux que de partager un passage secret ? Et puisque "il roule une certitude oubliée/ dans cette multiplication de lèvres", quoi de plus tendre et rigoureux à la fois qu'un "baiser" de sens (p.28) ?
Un passage secret peut être un détour interplanétaire : botter en touche à l'horizon, voilà ce que montre l'auteure dans un précédent livre ("Rêver réel", 2020), où elle restitue ses rencontres avec le groupe d'astrophysiciens réunis autour de Cyril Szopa, pour suivre, à l'heure européenne, les pérégrinations "exobiologiques" du robot Curiosity sur Mars (sur Mars, pas d'oiseaux - mais ces animaux plus exotiques encore : des robots !). Rien moins qu'un passage secret vers la vie. L'absence de vie sur Mars, en effet, explique, par contraste, notre passage terrestre vers la vie que les conditions martiennes n'auront su forger ou maintenir. Va-t-on sur Mars "pour agrandir l'espace ou pour fuir le nôtre", se demande-t-elle ? Assistant, en béotienne inspirée, aux efforts savants, Claudine Bohi répond trois choses : d'abord que "en ce moment sur terre nous marchons dans des flaques de néant. Éclatement postmoderne", par lequel "nos libidos sont vendues comme des objets", et en quoi "la néantisation marchande de nos désirs" s'arrime aux "ficelles pourries de l'avenir" et s'accommode de "l'huile fade des bons sentiments". Ensuite que ceux qu'elle nomme "les travailleurs du ciel" (oui, les savants le sont, plutôt que les saints) de la communauté astrophysicienne forment une "Internationale du rêve exact" ou "des yeux ouverts" formant exemple pour une Internationale des poètes aptes à "trouver dans nos mots ce qu'ils n'ont pas encore dit", à "donner à voir ce que les mots contiennent", puisque poètes et savants partagent le commun souci d'une origine qui à la fois nous "contient" et nous "requiert". Comme on passe par Mars pour comprendre une vie que la Terre n'a pu réussir que de justesse ("Mars s'est figée à sa formation"), on repasse poétiquement par la pensée inarticulée pour savoir quelle extraordinaire rescapée est notre vie verbale. "La science, c'est pour rêver malgré ..." écrit Claudine Bohi ; c'est suggérer que la poésie, c'est pour se réveiller quand même (il serait temps, "il n'y a plus d'épaules sous la chemise" !).
"Chercher l'origine au-dehors ?
Exobiologie disiez-vous.
Chercher l'origine au-dedans ?
Poème, toujours là pour ça".
Là est le passage secret d'avoir grandi. Non seulement le passage secret de la poésie ne se refuse pas (l'obstruer, ce serait élargir son égarement !), mais il se partage (on ne le défendrait aux autres qu'en le leur signalant d'autant !), même s'il est un dégagement au mérite. Optimisme lucide de l'auteure : elle a espoir que la poésie "remettra debout nos rêves", et a certitude, en tout cas, que le rêve est un réel qui revient autrement. Une phrase de Joë Bousquet disait, du seuil décisif de toute vie, ceci : c'est quand l'âge nous fait entrer "dans le personnage de ceux qui nous guidaient", et qu'il faut alors assurer soi-même le rayonnement dont on bénéficiait (avec cette aimable difficulté que ce rayonnement, qui nous justifiait, nous devons, à présent, nous en expliquer !). "La parole est ce bruit de chair/ dans la gorge du monde" : Claudine Bohi estime ainsi que la poésie fait entrer les mots de l'âme dans le langage inarticulé du monde pour le refaire partir de notre éblouissement, la vie que nous donnons aux mots éclairant ainsi celle-même dont ils viennent. Elle l'écrivait ainsi :
"Les hommes sont des êtres de lointain
Sillonnant l'espace, reculant l'infini.
Cherchant le secret de Mars la Rouge
Ou bien descendant en eux-mêmes
La bougie de Bachelard à la main
éclairant leurs profondeurs avec des mots".
Et le dernier poème de "Rêver réel" annonçait parfaitement ce recueil-ci :
"ce fut souffle
ce fut chair
c'est le passage
qui demeure inscrit secret
c'est le passage
qui demeure tremblant
et qui cherche à se transmettre
et qui vient de toujours
cette origine qui est devant
cette origine qui nous conduit
cette origine que nous cherchons"
Là encore, la poète a cette rigoureuse ouverture de l'analyste nous donnant droit de passage par la secrète lucidité d'autrui !
Pourquoi alors encore les mots ? Un cri appelle, mais ne peut contenir ce sur quoi il attire l'attention. Il émeut, mais ne peut fixer le prix sonore que tout mot offre ou demande pour quelque chose. Et si c'est avec des mots que "nous cherchons plus loin que nous/ cette part (inarticulée) de nous-mêmes/ qui nous a abandonnés" (p.43), c'est que "dans le petit sac/ des mots/ il y a aussi le silence/ d'où ils surgissent" : la musique d'avant les mots n'a qu'eux pour instruments ; et si "nous venons d'avant nous-mêmes", c'est à condition de disposer des mots venant nous le dire. Sans eux, montre ce recueil, pas de consolation, pas d'inconnu, pas même de manque ni de morts, et, au fond, pas de baisers ! Et quelle autre lumière disponible que les mots en ce passage souterrain qui remonte à leur source ? L'admirable cinquième partie de ce livre, faisant vivre ce sur quoi le temps n'a pas prise et rappelant l'immense et irréductible indistinction de l'Un, formule leur éternité même :
"L'éternité est dans nos mots
un à un prononcé un à un épelé
un à un par chacun retrouvé
quand dans le coeur du jour
où notre œil s'efface
il monte un brouillard tiède
lentement sur nos lèvres
ce qui surgit alors est si profond
il est notre oubli même
et ce que nous cherchons
et ce que nous manquons
monte de cet oubli" (p.98)