Joël Cornuault - L'école du Point-du-Jour par Marc Wetzel

Les Parutions

1 mars
2026

 Joël Cornuault - L'école du Point-du-Jour par Marc Wetzel

 Joël Cornuault - L'école du Point-du-Jour

 

  "Un souvenir qui interrompt brusquement le déroulement du vécu immédiat, une situation ancienne qui se substitue à la sensation présente et toute la vie soudain ressentie dans une densité, unique et indivisible, étrangère au calendrier : j'ai connu semblable expérience dans Paris il n'y a guère plus de deux jours" (premiers mots du livre, p.9)

 

    C'est l'histoire d'un marcheur timide qui revient, septuagénaire, marcher dans le Paris (d'abord le dix-huitième - quartier de La Chapelle) de son enfance. La déambulation n'est certes pas le remède à la timidité, mais elle en est sûrement l'heureux dérivatif. Le laisser-aller heureux de la promenade est le bon contrepoint de ce qu'Alain appelle "le courage malheureux de la timidité" : courage malheureux parce que tous les efforts expressifs que l'on fait semblent se retourner contre eux-mêmes, et, ainsi, contre nous. Le timide n'ose pas sereinement : il s'alarme du simple fait d'être visible, non d'être repérable, mais - croit-il - d'être devinable. Il s'agite d'attendre le bon créneau de présence, se crispe sur de vaines tentatives intérieures : bref, il s'enroule dans sa maladresse apeurée. Alors il déambule pour n'avoir pas à agir utilement, et rêvasse pour être dispensé de percevoir distinctement. Il "déroule" librement son allant. Il ne craint pas d'être vu, car il n'est pas là pour ça (et ne craint rien des caméras de surveillance, qui détectent peu les baguenaudeurs anonymes). Il vient pour (re)voir, et ce qu'il veut revoir, il lui suffit d'y aller (d'y transporter son corps). Un timide aligne en lui les faux-départs de manifestation psycho-sociale ; l'homme qui déambule est assuré d'arriver bien partout, puisqu'il ne vise qu'à y passer (signant seul les visas purement temporels dont ont besoin ses accès, et la décharge dont faire bénéficier son insouciance). Et surtout le promeneur cultivé, instruit, lettré - l'homme qui se dégourdit les tempes avec les jambes : il repart arriver plus loin, dans une espèce de danse naturelle de vie qui le porte et qu'il pense. C'est un piéton à bonne école : pérégrinant, il enfile comme des perles les aubes retrouvées de lieux reconnus : son école du Point-du-Jour est la mémoire même.

   Provincial depuis longtemps devenu, on vient déambuler dans ses haut-lieux d'enfance (et dans leurs déambulations mêmes), avec l'aisance que donne une rigoureuse gymnastique de la nostalgie, s'exerçant à ré-arpenter ce par quoi on a commencé d'être.  En supprimant doucement les raideurs mêmes du regret. Comment ? En se faisant accueillir dans le passé où l'on descend par les lieux qui en subsistent (un peu au sens où Michelet disait, réciproquement, que le difficile n'est pas de monter, mais de rester soi en montant). Transformant les édifices d'alors en guides présents de notre retour en eux. Rendant ainsi un passé hospitalier, littéralement : fait-maison ; s'attirant les bonnes grâces de ces bâtiments et passages subsistants, sérieux et fonctionnels pour leurs contemporains, mais ici parcourus en fantôme désintéressé, n'en attendant que la permission continuée de les hanter ! La nostalgie libre et bien comprise  transforme ces "majestés de pierre accumulée" (Baudelaire, cité, p. 52) en jouets de revenant, oui, écrit-il, en "joujoux" de fantôme, sous l'effet "d'un désir miniaturisant", puisque disponibles pour le redimensionnement temporel que la timidité même aide à réussir. Il remaquettise à volonté (re-mesure, re-tâte et -manipule, ré-arrache, ré-cupère, re-échange, comme "au cours de rituels d'appropriations" alors "difficilement pacifiques et sans caprices") les lointaines et précieuses balises géantes des rues d'alors.

  "Ce que j'essaie d'exprimer est que la timidité me semble avoir fait paraître plus élevé encore qu'il ne l'était l'immeuble le plus élevé ; plus imposants les wagons verts et rouges du métro d'alors ; et tous les meubles qui composent le théâtre des rues, en y incluant les vitrines de jouets, devant lesquelles se pressaient à Noël des contemporains moins empotés que moi. En lui-même, le jouet, le vrai jouet, met le monde à la portée de l'enfant ; il annule la disproportion entre le monument grandeur nature et sa maquette ; le garage (ou l'aéroport) et sa réplique : la girafe du jardin zoologique (ou le chameau) et sa figurine, pour s'en tenir, en tous cas, aux jouets qui imitent des objets ou des personnages" (p.90)

 

     Aller jouer, sur place, avec son passé, voilà, justement, l'enjeu du livre.  Et notre promeneur y "joue" ici avec, exactement, ces trois modalités qui servent de sous-titres (et de slogan de pertinence !) à l'étonnante revue "Des pays habitables" que l'ex-libraire et éditeur Cornuault a fondée : naïveté, utopie, exubérance. Ces trois mots disent au plus près ce que son monde intérieur aura fait de sa vie (et elle, en retour, de lui). Ils le disent dans leurs liens, ils le disent dans leurs tensions et contradictions mutuelles. Naïveté et utopie sont sœurs par le manque d'expérience qu'elles trahissent, mais se distinguent par l'absence de détour et d'apprêt de la première, et l'effort de construction, d'aménagement très réfléchi de la seconde. De même, utopie et exubérance sont proches par leur commun manque de mesure, mais s'opposent par le trop-plein de raison de l'une et le trop-plein de vie de l'autre. Enfin exubérance et naïveté se rapprochent par le manque de recul et d'esprit critique de l'une comme de l'autre, mais la première ne vit que de relance et surenchère, la seconde est par nature reine de simplicité et sobriété. Mais les trois insistent pour l'emporter sans violence là où elles font vivre : le naturel l'emporte sur le calculé, l'intéressant sur le réalisable, le débordant sur le mesuré. Ainsi :

 

  " Le plaisir qu'exerce - ou non - sur nous le monde du dehors est accessible gratuitement, comme qui dirait à l'œil ; sans autre médiation que celle des sens et de l'imagination, plus ou moins luxuriante, attisée par des lignes, par des sons (le zaoum des oiseaux !), des teintes, des ombres et des reflets posés sur le décor ... les balcons, les arcades, les coins perdus, les hasards - rien à voir avec le joli, mais tout avec le débordement et le superflu. Oui, sans autre forme de consommation que celle de l'air et du temps, sans autre fin que celle-là " (p.14)

 

       Oui : jeu sans autre fin que l'usage de l'air et du temps, qui sont justement sans fin. Car cette nostalgique (et malicieuse) déambulation fait justement penser à un "jeu infini", comme James P. Carse ("Jeux finis, jeux infinis - Le Pari métaphysique du joueur", Seuil, 1988) le caractérisait. Un jeu fini (et ils le sont presque tous), écrivait-il, se joue pour gagner (et l'accord des joueurs sur le vainqueur permet la partie suivante), est défini du-dehors, et par ses limites (ses règles, encadrant le choix des coups permis), se fait en organisant ses surprises et déjouant celles de l'autre, est enfin sérieux même quand il est joyeux. Un jeu infini, lui, poursuit-il, se joue, non pour gagner, mais pour continuer à jouer. Il est défini du dedans, joue avec les limites, se sent assez fort pour laisser les autres y jouer comme ils le veulent ; le joueur s'y prépare pour la surprise, et sait le jeu interminable (il mourra pendant, met en branle ce qu'il sait ne pas pouvoir finir, accueille gracieusement les joueurs suivants). Jeux infinis : cheminer, caresser, deviser, jardiner, méditer. Oui, déambuler dans l'inépuisable passé (puisque sans origine autre que lui-même, et défini par son seul horizon) est jeu infini, comme un jardinage des rencontres, un vagabondage de la perception, une caresse du génie sur sa propre vulnérabilité. C'est, en découvrant indéfiniment de nouvelles distances, faire équipe avec le vrai de son destin : l'authenticité de l'auteur est exemplaire. Fargue, le "piéton de Paris", serait fier de son admirateur.

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