Armonía Somers - La femme nue par Tristan Hordé

Les Parutions

8 mai
2026

Armonía Somers - La femme nue par Tristan Hordé

Armonía Somers - La femme nue

 

 

Armonía Somers (1914-1994) (1) a publié La Mujer desnuda en 1950 : le roman a été un objet de scandale à cause de sa violence et de son érotisme ; elle est l’autrice d’autres romans et de plusieurs recueils de nouvelles toujours inédits en français. Reconnue aujourd’hui comme une des grandes écritures féminines en Amérique latine, son livre avait été traduit en français en 1993. La lecture du texte a changé avec le féminisme, elle a été redécouverte aux États-Unis, en Italie et dans le monde hispanophone et exigeait une nouvelle traduction. Ce n’est sans doute pas aujourd’hui pour les mêmes motifs que le roman serait encore mis à l’écart, mais plutôt pour le fait qu’une femme affirme et vit sa liberté d’être une femme .

 

La première phrase pose le nœud du récit, Rebeca Linke redoutait que le jour de ses trente ans il ne se passe rien : « le néant ». Il faudrait toujours continuer à vivre selon l’ordre commun et que faire pour briser ce rien ? Elle avait acheté une maison à la campagne, elle s’y rend dans la nuit, l’éprouvant comme une « matrice originelle », nue sous son manteau qu’elle abandonne sur le sol. Le lecteur entre alors dans le fantastique, la femme coupe sa tête, la pose sur un support pour la contempler depuis sa tête irréelle jusqu’au moment où elle perd trop de sang : elle la remet en place pour « reconstruire l’univers réel » qui, par bonheur, a changé pour elle. C’est la nuit, « sa nuit à elle », et elle part, nue, dans la prairie. Commence un parcours initiatique, d’abord par la redécouverte de son corps, précisément de ses seins, « après un immense oubli ». Le lecteur ne sait rien de son passé, et ne saura rien, suppose seulement le vide des jours et comprend qu’elle voulait une rupture d’avec son quotidien, son assise sociale, sa manière de penser bien ancrée pour (se) vivre autrement.

 

Son parcours la conduit dans la cabane d’un bûcheron, Nataniel. Elle se couche près de l’homme qui dort, il s’éveille à demi, furieux contre son épouse, Antonia, qu’il appelle sans l’éveiller ; la femme nue refuse ce nom : elle est, dit-elle, Eva, Judith, Semiramis, Magdala, Gradiva, puis elle s’enfuit, ne laissant que le parfum de son corps. Le lendemain, elle est vue par deux paysans jumeaux qui abandonnent leur cheval et courent prévenir le village de sa présence ; le bûcheron, lui, regarde son épouse telle qu’elle est :

 

ce qui se tenait devant lui, il le découvrait seulement maintenant, il n’avait pas été témoin du processus qui décompose aussi férocement un être, cette épave humaine qui lui était tombée dessus d’un coup.

 

Parallèlement, la femme nue représente, comme la définit le sacristain, « le démon qui est sans doute le père ou le fils de cette bête sauvage nue ». Démon parce qu’elle est la figure de la liberté et du désir et c’est ce qui est inadmissible pour les hommes, ce que comprend très bien le curé qui, comme ses paroissiens, rêve de cette nudité. Il organise son sermon du dimanche autour de l’impossible liberté ; la femme nue est « libre de sa nudité », « Mais en soi la liberté individuelle de cette démarche obligeait chacun à réfléchir à l’impossibilité de la sienne propre ». Les hommes du village, comme tous les hommes, « morts d’ennui, fous de désir », pensent à la puissance de désorganisation de leur communauté qu’elle porte et ils décident de la trouver et de la supprimer.

 

Avant de mettre en œuvre le lynchage de la coupable, les hommes du village contraignent leurs épouses à prendre l’apparence d’une autre femme en empruntant le prénom d’une amie d’enfance ; quant aux femmes, elles s’accusent au confessionnal d’un péché : elles ont apprécié la découverte d’être désirées parce que devenues autres dans le lit. L’épouse est le temps d’une nuit une femme rêvée avant de revivre sa fonction de femme mariée : exit le désordre des corps, la mise en cause de l’équilibre individuel et social. La chasse reprend, Nataniel et la femme nue se sont aimés ; pour marquer ce changement, il prend désormais le nom de Juan et elle de Friné [Phryné, en français, nom d’une courtisane vivant au quatrième siècle avant notre ère]. Ils sont ainsi sortis de leur vie d’avant, ce qui est inadmissible pour la communauté — Rebeca-Phryné a tout oublié, « image même du présent », Nataniel-Juan a brisé le lien du mariage, donc tourné le dos au village construit sur le respecte des règles, la transmission des biens, etc. Il est tué à coups de pelle et agonise dans les bras de la femme nue, l’église brûle et le curé se dénude et se jette dans les flammes. Quittant le village, la femme suit le cheval abandonné quand il entre dans la rivière et elle s’y noie, « Fortement violacée dans son dernier nu, dans sa tentative ultime de se justifier sur le cercueil glissant de l’eau ». Fin de l’histoire d’une femme qui ne cède rien quand elle décide de vivre ce qu’elle est.

 

La traductrice, dans sa préface, trouve plusieurs raisons d’aimer le livre, la dernière est à retenir. Quand Juan-Phryné se montrent nus l’un à l’autre, ils « en mesurent le danger comme la grâce : « Peut-être que désormais plus rien ne nous appartiendra, sinon la certitude de cet échange » ». On apprécie aussi les passages de l’imaginaire au réel, la tendresse de l’autrice pour quelques personnages, la justesse de ce qu’elle écrit des corps, de la violence et du désir. Le tout restitué par une traductrice attentive qui écrit modestement, « la perte est inévitable ; elle est aussi ce qui rend possibles de nouvelles lectures. »  

 

 

 

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