Stabat Infans – Gérard Haller par Yann Goupil

Les Parutions

17 avr.
2026

Stabat Infans – Gérard Haller par Yann Goupil

Stabat Infans – Gérard Haller

 

 

 

« [...] Il est bon de prendre appui
Auprès des autres. Car nul ne supporte seul la vie. »

Hölderlin

 

pour Hélène

 

C’est d’abord un vertige. Quelqu’un s’avance et dit : « rien dessous pour le tenir ». Rien au-dessus. Rien que le monde. Rien qu’il y a. Sans dessus dessous. Sens dessus dessous. Gérard Haller part de là. Un dessin de 1918, Garçon élu, que Paul Klee a déchiré pour le recoller en disposant le ciel sous les pieds d’un enfant bras ouverts, yeux fermés, éplorés.

Ainsi se tenait l’enfant de Klee. Stabat infans. Debout face à la matière – mater – impénétrable du monde. Debout face au monde en mal de monde.

Infans, celui qui ne parle pas : « il pleure on pleure avec lui ». Ce n’est pas rien. Ça ne tient qu’à un fil. On se tient avec lui. Sur la brèche. Sans dessein dessus dessous. Gérard Haller tient à ce fil ténu et précaire qu’il reprise et reprend de livre en livre, de stance en stance, souffle coupé et cœur battant. Comme le funambule de Jean Genet, il aime son fil d’un amour « presque désespéré, mais chargé de tendresse ».

Se tenir. C’est bien de cela qu’il s’agit dans ce Stabat infans qu’il nous adresse, qu’il adresse à l’adresse elle-même. Comment nous adresser. Chaque stance nous appelle. C’est une tenue, un ethos. Comment se tenir sans couper les fils. Comment dire la trame d’une existence dont il s’agit à chaque fois et pour chacun de suivre les linéaments et le désir entre mémoire et immémorial, entre enfance et infance qui n’a pas d’âge.

Chaque stance en instance est un appel qui répond déjà à un appel qui l’excède. Car il s’agit de répondre à et de l’appel du sens. Et cela sans consolation, ni désolation. Nous sommes un tel appel. Nous, c’est-à-dire aussi bien toutes les voix entretissées dans le livre, que toi et moi, le renard et le lichen, l’argile et le silex.

Au contact de cet infans qui nous dit « komm ! komm ! », il s’agit de réapprendre à exister. De nous tenir debout au bord de la venue. Cet appel nous déchire. C’est un apprentissage infini. Nous sommes sur la brèche. « Nous comme la brèche elle-même, tracé hasardeux d’une rupture » comme l’écrit Jean-Luc Nancy dans son Être singulier pluriel. Jean-Luc Nancy auquel le livre est dédié et dont la voix résonne dans les fibres et les cordes du Stabat infans auquel il donne le la.

Partir de là. Oui. Entendre la modulation. Sentir la tension. Partir de et partir de là. Une partance singulière traverse Aime qu’il passe, dernier texte du livre. Des anges et des morts y passent.  Qu’ils reviennent, qu’ils passent et qu’ils partent, c’est cela qu’il faut aimer nous dit Gérard Haller. C’est cela se tenir. Apprendre à passer avec eux.

« et faire naître un nous plus que nous

plus nu plus naissant mourant lui/

même tenu ensemble par plus rien

enfin que ce rien même qui

nous offre à nous et passe

nous passe –

abîme et désir de franchir – di/

stance infranchissable et fragile dit jean/

luc nancy mais porteuse, oui, porte

ouverte à nous entre/

tenir il dit l’un l’autre et nous toucher

oui nous faire toucher à l’in/

fini en passant et nous laisser

passer »

 

 

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

Préface de Tomàs Maia
L’Atelier contemporain, mars 2026
112 p.
20 €

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