Papier peint Mauvais drap - revue n°3 et 4 par Tristan Hordé

Les Parutions

1 mars
2026

Papier peint Mauvais drap - revue n°3 et 4 par Tristan Hordé

Papier peint Mauvais drap - revue n°3 et 4

 

Il est difficile de connaître le nombre exact de revues de poésie imprimées. Une partie d’entre elles paraît régulièrement (trimestrielles ou annuelles), d’autres se diffusent seulement par abonnement et, dans certaines, la poésie n’a pas la plus grande part. La parution d’une nouvelle revue devrait toujours être bien accueillie : une revue est un laboratoire à partir du moment où elle n’accueille pas uniquement des écrivains confirmés. C’est le cas de Papier peint Mauvais drap, revue annuelle « de textes et d’images », née en Belgique, en 2022, grâce à Basile Sautois, secrétaire de rédaction, et Stéphane Cunescu, rédacteur en chef, universitaire qui a publié en 2023 une série de poèmes de Franck Venaille (Avant l’Escaut, Poésies & Proses, 1966-1989). Le premier numéro "Un lien en Belgique", distinguait en deux cahiers textes et illustrations, ce qui n’a sans doute pas facilité sa diffusion ; la seconde livraison, "La Terre est plate", a repris une forme classique qui associe textes et images sous la même couverture, mais à côté de formats plus convenus, 27cm x17cm. Le numéro 3-4 propose en "Noir et Blanc" gravures et photographies intégrées dans les textes ou en alternance.

 

L’impression du texte et des illustrations est d’une grande qualité et, avant d’en connaître les contenus, on feuillette la revue avec plaisir. La conception graphique est due à Estelle Garcia Blanco qui, par ailleurs, donne six pages de photographies de plumes de pigeons, juxtaposées ou réunies — que l’on aime ou non les oiseaux leurs plumes sont toujours belles. Elles sont accompagnées d’un court texte, chacun titré "Lot" et numéroté ; par exemple : « Lot 8. Oiseaux malchanceux qui perdent leurs plumes et moi chiffonnière heureuse », complété par le lot 6 : la chiffonnière, « archiviste » construit un « herbier de plumes ». D’autres lots énumèrent quelques déchets présents sur les trottoirs de la ville. L’ensemble des illustrations de la revue, très varié, mérite d’être regardé de près, qu’il s’agisse des dessins de Benjamin Monti qui rappellent des montages surréalistes ou l’alphabet réinventé de Stéphane Lambion, « façon d’écrire et de ne pas écrire, (…) [de] retrouver la fascination de l’enfant qui « fait » une lettre sur la page, puis une autre ». On s’arrête aussi aux photographies récentes (dans un feuillet à part), faites par Ivan Alechine, de William Cliff à Gembloux, où il est né, ici saisi en train de lire (avec le port de tête qu’il avait il y a quarante ans), là probablement d’écrire ; deux autres retiennent un large morceau de pain sur une table et un alignement de paquets de cigarettes sur un rebord de fenêtre.

 

Les contributions semblent réunies sans projet de démontrer quoi que ce soit, aucune annonce ne justifie leur choix : on a le sentiment que le plaisir de les lire a guidé leur présence. Commençons par la fin, avec un ensemble à propos d’une petite aventure de Jacques Izoard (1936-2008), co-fondateur des éditions L’Atelier de l’agneau qui, invité en 1974 dans un festival de poésie en Macédoine, franchit sans le vouloir la frontière avec l’Albanie, pays alors fermé au monde sous la dictature d’Enver Hodja. Gérald Purnelle a rassemblé les notes prises par Izoard après son arrestation et les interrogatoires subis, le récit qu’il en a fait en 2003 à Françoise Favretto et quelques poèmes autour du nom de Lin, village d’Albanie qu’il voulait connaître à cause de son nom. On continue avec deux poètes français, Jean-Patrice Courtois, avec des extraits de Et virgule publié en 2025 (NOUS) et Patrick Beurard-Valdoye, avec son  hommage à Dominique Lomré, "Abstrait de Dominique avec son souvenir" ; une gravure titrée "Notre étrange prison" accompagne les strophes du poème, elle représente une longue chevelure qui s’écoule dans un dos comme les bras d’une rivière, « la coulure chevelue moirée / corrode par cet anthracite Lompé / la mémoire cendrée de la cité / qui habite les lecteurs / et s’engrave à leurs dépens ». À la source du poème, un livre d’encres de Lomré élaboré à partir d’un recueil de Beurard-Valdoye qui n’en avait pas reçu d’exemplaire : il s’agissait d’un exemplaire unique.         

 

Avec Jean-Claude Lebensztejn, le lecteur est invité à réfléchir à une question concernant la vie sociale : doit-on chercher la reconnaissance ?      L’auteur retient quelques exemples, du Misanthrope de Molière et des Mémoires de Berlioz à Baudelaire, et cite des auteurs et des œuvres qui n’ont reçu aucune reconnaissance de leur vivant ou au moment de leur parution, du film L’Atalante à Raymond Roussel, de Rimbaud à Gertrud. Suivent des textes tirés des Entretiens de Kongzi (Confucius) dont le premier pourrait clore le débat : « Si les hommes le méconnaissent et qu’il n’en est pas peiné, n’est-ce pas un homme de race ? ». Les autres contributions restent à l’écart des manières de se comporter en société, par exemple celle de Clarisse Michaux       avec "Le collier de satin noir", poème narratif où est insérée l’histoire d’une jeune femme portant toujours « un foulard noué court sur sa gorge » ; elle refuse même à son époux de l’ôter jusqu’à une maladie qui ne lui laisse pas d’espoir : tous deux « font une dernière promenade (…) dans le jardin de son enfance » et c’est là qu’elle « défait le collier de satin noir / et sa tête roule / par terre ». Moins dramatique en apparence, "Cassatella di Sant’Agata" (Petit gâteau de sainte Agathe) conduit à Palerme dans un ancien monastère où l’on prépare pour les touristes une petite pâtisserie dont la forme évoque le sein de la martyre sainte Agathe ; le narrateur voit « les « bouches grandes ouvertes, béantes (…) se jetant goulument sur ces petits seins pâtissiers », sans penser aux tortures subies par la jeune vierge, dignes des récits de Sade. Conclusion amère, « La surface peut prendre tous les attraits, la vérité se trouve de toute façon en-dessous. »

 

La lecture est loin d’être terminée. Elle peut se poursuive avec une nouvelle au bord de l’étrange, "L’homme au costume d’argent", commencée par Aurélia Declercq et achevée par Alexandre Curlet.    On revient vers la mine avec "Charbons", un ensemble de quatrains de François Liénard, on découvre Maria Vasalis (1909-1998), présente en France dans quelques revues, à partir de cinq poèmes en néerlandais, traduits par Emma Doude van Treestxijk. Justine Cappelle, dans "We, the", mêle étroitement texte (en anglais) et images, tas de factures froissées, traces de mots et de chiffres plus ou moins lisibles, rayés — ensemble à lire et à regarder. Jan Baetens, à l’ouverture de "Fenouil, table, chaise", assure préférer les choses simples, dont les mots chose et rien ; c’est pourquoi sans doute il a écrit une longue lecture en vers d’un tableau, reproduit, du peintre espagnol  de natures mortes, Juan Sánchez Cotán (1560-1627), lecture nourrie de brèves digressions pour mieux entrer dans l’œuvre « sans personnage / seul compte le spectateur, debout, hésitant, / pressé, ne sachant pas où se détourner ».

 

On apprécie la variété des contenus et la recherche formelle de quelques contributions, reflet de ce qu’est la poésie aujourd’hui. Papier peint mauvais drap deviendra bientôt une maison d’édition : on attend avec curiosité la parution des premiers titres.                                                                                                                                                           

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