Cartes postales du Bardo par Nicole Caligaris
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Retour au goudron- Infernus Iohannes
Conduire ce camarade vers son ultime hallucination, et ensuite nitchevo
Sous le nom d'Infernus Iohannes, Antoine Volodine met fin à son œuvre en publiant onze ouvrages, chez onze éditeurs : Retour au goudron.
Le dossier qui accompagne la parution donne les titres par ordre alphabétique, la décision est laissée au lecteur de considérer l'ensemble comme un assortiment dont il lui revient de composer le choix ou comme une suite dont il lui revient de composer l'ordre.
Bardo solo, Actes Sud, 336 pp., 22,5 € ;
Chagrins, éd. de Minuit, 192 pp., 18 € ;
Défections et Cie, Rivages, 240 pp., 17,90 € ;
Dernière Livraison, La Marelle, 168 pp., 18 € ;
La Grande Misère, éd. de L'olivier, 245 pp., 20 € ;
Les Meilleurs d'entre nous, éd. du Seuil, 336 pp., 22 € ;
Malaise chez les plongeuses, La Volte, 18 € ;
Mémoire, mode d'effroi, Robert Laffont, 239 pp., 21 € ;
Ultimes Sursauts, La fabrique, 156 pp., 15 € ;
Survies minuscules, éd. du Sous-sol, 288 pp., 21 € ;
Zone crypte, zone miroir, Verdier, 224 pp., 19,5 €.
- On a tourné en rond
- Dans la littérature, c'est souvent que ça arrive
Chacun des titres est un recueil de textes brefs, composé à partir des carnets de l'écrivain Volodine, qui signe, sous l'un des multiples prête-nom de ses récits, cet ensemble à l'image de l'ensemble de son œuvre, système complexe de narrations emboîtées, de voix qui racontent et de personnages plus incarnés qui évoluent dans un temps entre la fin d'un monde et le terme de leur vie, dans un espace inspiré du Bardo Thödol tibétain et des 49 cycles que doit accomplir l'esprit du défunt, soutenu par les chants des vivants, avant de se détacher de l'existence qu'il quitte pour une autre, ou pour la libération finale, stade auquel ne parviennent pas les personnages de Volodine. Ils se déplacent, voyagent, vont vers, n'atteignent aucune destination, manquent leur but, la plupart du temps indéfini, les lieux sont illusoires et mutables, comme les histoires, comme les réalités, nous n'assistons pas à ce qui s'est passé, nous assistons à l'apparition d'une image, d'une empreinte de ce qui s'est passé.
Malaise chez les plongeuses, On ne dort jamais quand on est acteur ou actrice dans le rêve d'un autre
Je commence par ce titre qui me rappelle un Serge Brussolo, Le Syndrome du scaphandrier, dont le point de départ, des cambrioleurs plongeant dans les rêves, en ramenant de fabuleux bijoux qui ternissent à toute allure dans la réalité, m'était apparu comme une métaphore de l'écriture. La plongée est en apnée, chez Volodine, dans le noir et blanc d'une image, à la traversée d'un boyau ténébreux vers un orifice de lumière.
Mémoire, mode d'effroi, J'étais autre chose… mais quoi ?
Les personnages évoluent dans un souvenir de la vie, biaisé par une mémoire en lambeaux et contaminée par le rêve, appartenant à une personnalité ou à une autre, toutes se mélangent, les récits sont des vestiges, ils parviennent par bribes à la surface de la conscience qu'ils fragmentent.
La Grande Misère, Or, ce qui allait vers le zéro sans jamais l'atteindre, connaît un rebond étrange
Western du déclin. Un convoi de marcheurs aux confins d'un monde fini et sans bord dont la dimension spatiale est le temps, dont le mouvement est le cercle. On y parle un français brutal, ni poli ni joli, conservé par erreur de l'histoire d'un parler campagnard, un musicien chante la balade, en jouant d'un instrument au bout du rouleau.
Bardo solo, Il devra attendre ce qui suivra immédiatement son décès pour en connaître une autre version
49 chambres, 49 scènes de rêve se succèdent, jouées ou projetées, se répètent en se modifiant. Le texte donne les indications de mise en scène, quelqu'un guide le rêveur-acteur d'une voix off indifférente. Les maximes stéréotypées ne font que renforcer sa solitude.
Chagrins, C'est comme si nous avions habité au même endroit, sans aucune histoire, depuis toujours
Triptyque de la séparation et de l'enclosure. La sœur enterre sa sœur, claustrée dans une cage de verre, les patientes isolées dans leur chambre-cellule forment une même unité, le frère fusionne avec le frère qu'il assassine.
Les Meilleurs d'entre nous, Un peu d'humour au cœur des ténèbres
Des fusées. Chaque récit, pourtant minimal, suit des directions divergentes, c'est une prouesse, les personnages sont des esquisses, d'un tour rapide, d'un trait libre qui met en évidence l'essentiel, ce qui donne au récit son mouvement, et se désintéresse du reste.
Défection et compagnie, Les humains étaient capables d'inventer ça, ce genre d'histoires
L'espèce humaine ? Possible que tout humain soit au-dessous de son humanité, défaillant et défectueux : cobayes, corps au dernier stade, mutations foirées, expérimentations foireuses… mais être insecte et admirable, être tardigrade, être collectif !
Zone crypte, zone miroir, Survivre dans ce noir étouffant, se munir de parole
Sept ensembles de sept récits fragmentaires. Au centre, le caveau où est enfoui le sublime, l'épopée, le beau récit, la langue des grands registres. De part et d'autre, deux suites se répètent en reflet infidèle. Réplication et variation : l'écriture du vivant enveloppe la sépulture.
Survies minuscules Essaie donc d'illuminer Gogol par le travers
Éclats de biographies bien ratées, de vies mineures, d'envers de noms grandioses, de préceptes, slogans, plaintes et dénonciations, l'humanité par le petit bout, ses lieux communs où chacun reconnaîtra quelque chose de sa vie, objectivée par les critères en vigueur.
Ultimes sursauts, - Ça me plairait qu'on parle de la matière noire. - Ah […] Je suis pas très fort là-dessus.
Une prosopographie, discipline mineure de l'histoire qui consiste à faire le portrait des membres d'un groupe éminent. Ici des 'espoirs' dont la force est tombée, dont la ligne s'est brisée, dont le projet héroïque s'est effondré dans un vide qui en était le centre.
Dernière Livraison, Pendant les derniers jours de son voyage, Gompo dut se mettre à l'eau pour pousser son radeau jusqu'à la côte
La continuité de la navigation infinie, la discontinuité des rêves, l'immobilité des photos, le souvenir des films, les images sont unies au récit. La fin est à l'origine de la tentative littéraire, la danse son prolongement dans le silence.