Étienne Vaunac - Ni de furieux chablis par Marc Wetzel

Les Parutions

3 août
2026

Étienne Vaunac - Ni de furieux chablis par Marc Wetzel

Étienne Vaunac - Ni de furieux chablis

 

 

    Disons les choses : la poésie d'Etienne Vaunac n'est pas simplement singulière et hermétique. Elle est angoissante, autoritaire, élitiste et décourageante. Non seulement on n'y comprend rien, mais elle joue (ironiquement, sciemment, artistement) de l'incompréhension qu'elle suscite. Elle expose, à chaque ligne, une démiurgie vulnérante, puisque, de son propre aveu, elle est discours imprécatoire. Elle nous (mais pas se !) souhaite le pire, elle règle rhétoriquement son compte à l'ennemi qu'elle nous désigne - et dans le champ duquel elle nous situe. Imprécation, c'est espérance haineuse, c'est magie exterminatrice - c'est en tout cas au moins solennelle et mesquine malédiction. Les parties du livre portent les noms (Alecto, Mégère, Tisiphonè) des Furies (les Erynies latines) qui savent, en effet, "furieusement" y faire : mieux on assimile leurs sentences vengeresses, plus leur vœu de nous détruire est satisfait. Mais alors, puisqu'il suffit de jeter ou fermer ce livre pour échapper à son impérieuse vindicte, à quoi bon insister et subir plus avant ses virtuoses sarcasmes ? 

   Mais un frère prêcheur - même exclusivement venu pour nous vomir dessus et piéger notre bonne foi - impressionne utilement. Il nous tient un discours résolument opaque, mais comment mieux restituer qu'ainsi une réalité incompréhensible ? Ensuite il ressemble à un barde-guerrier lui-même tout couturé et bardé d'ecchymoses, comme un très atypique boxeur qui ne vous assène que les coups qu'il se sera déjà portés à lui-même. Enfin, c'est un discours si constamment intelligent (qui sait créer les précédents dont il va justifier les effets, et les éléments dont il vient décortiquer la composition) qu'on peine à le conclure intelligent pour rien : on relit donc, on note le peu qu'on saisit, et voici un premier bilan des trouvailles.

 

    D'abord, on trouve ici ou là, comme en une poésie juste et souveraine, quelques formules d'images-mondes, des sortes de parfaits résumés de l'action de la réalité sur elle-même. Simples incises, ou îlots de présence sensée, précises et précieuses notations cinématographiques d'un univers en cours qui, bien qu'aussitôt interrompues ou brouillées, trahissent le clin d'œil parfait d'un montreur de propriétés, d'un archiviste d'incidents, d'un qualifié co-scénariste des choses et événements. Ainsi, avec une gouaille presque journalistique, on a quelques fulgurants programmes de présence, comme :

"On entend quelques ouvriers démonter les cabines de bain devant la lave" (p.38), ou "Quelques bustes de plâtre traînent entre les escargots" (p.45), ou - et pointent même ici quelques très inattendues bribes d'empathie ou nostalgie ! - "Ceux qui mangeaient là sont partis depuis longtemps ils ont tout refermé derrière eux, laissant les clés dans l'odeur d'herbe coupée" (p.58), et même les géniteurs (de l'imprécateur ?) ont droit à quelques mots émus, en tout cas justement sentis :

"le père retourne au fond du jardin" (p.53)

"on entend la mère de part et d'autre des larmes" (p.61) - avec, pour ce dernier cas, cette intrigante impossible partition du réel qu'on retrouve, superbement, dans :

"toujours le seau me transporte de part et d'autre des nuages" (p.43)  

 

   Second lot de trouvailles (qu'on ne s'étonne pas de trouver chez le philosophe - et remarquable théoricien des images - Jean-Michel Durafour, nom réel de son hétéronyme poétique Etienne Vaunac) : des sortes de définitions concrètes, de réussies caractérisations lyrico-factuelles de notions spécifiques (de la vie morale, sociale, affective), qui font parfaitement voir, en "images", ce qui arrive alors à nos âmes : l'insouciance ("nous prenons notre tour de garde à la légère", p.26) le sursis ("allumer pour une heure une bougie rudoyée", p.64), la désolation ("la terre est sèche sous la sandale tout autour de la maison on planta des sacs plastiques", p.70), la lucidité ("ne pas rester immortels", p.67), la fidélité ("on verse le vin dans des verres en étain pour honorer les vieux", p.72), le désœuvrement ou l'oisiveté (" ... par des rares hôtels où nous confabulons de morgue où nous secrétons notre monde au fond des peignoirs de bain", p.74) ... et même, peut-être, en plein pique-nique, une cruciale conversion (" à portée de main des glacières on en vient à tant abominer qu'on ne veut que du bien", p.67). Mais, bien sûr, le penseur est là, qui surveille son troupeau d'images, et qui, lui, ne se passe rien ! D'où un troisième lot, de philosophèmes, de spéculatives private jokes, de blagues transcendantales (puisque portant sur les conditions mêmes de l'expérience - morale, perceptive ou esthétique) rafraîchissantes et burlesques, mais profondes, telles :

 

"on pardonne mieux dans des pièces à peu près vides" (p.56)

"la neige enfin tremblera pour de bon si nous implorons de ne pas tenir l'imitation en trop médiocre estime" (p.17)

"nous laissant la place nécessaire pour que nous puissions enfin exister dans le temps"(p.57)

"dans le salon les aiguilles en cuivre de l'horloge ne mesurent pas le temps, elles le poussent à l'extérieur du cadran l'exilent en dehors de l'espace ..." (p.71)

 

    Mais ce ne sont là que quelques rares trouées (des clairières de courtoisie ?) dans un inextricable enchevêtrement d'images et d'événements, qui est bien sûr copie conforme du tragique et délirant état du monde (les Furies ne se dérangeraient jamais pour rien !). Trois choses nous sont dites : d'abord que la catastrophe mondiale (l'écocidaire guerre civile de l'humanité) brouille d'abord, logiquement, toute approche claire, sereine et aisée d'elle. On n'aborde pas mieux une apocalypse en cours qu'on n'accosterait un naufrage. Ensuite, que l'imprécation, si cruelle soit-elle, ne peut que s'angoisser lorsqu'elle en vient à s'en prendre à l'ennemi que nous sommes pour nous-même !  C'est comme si la Volonté de Puissance venait directement faire grimaces et risettes dans le douteux miroir de son époque (seul avantage : le ressentiment s'y comprend directement, pour la première fois, suicidaire !). Enfin, les images qui nous submergent s'accroissent de celles qu'elles nous ont fait devenir, et l'on ne pourrait plus les éliminer sans nous neutraliser nous-mêmes. Elles nous font gardiens de la fantômatisation même à quoi elles nous réduisent. Nous ne pouvons plus, hors d'elles, nous montrer objectivement les uns aux autres ce que nous sommes - et, comme les ravisseuses Harpyes veillent sur toute disparition, les tentatrices Sirènes sur toute fascination, les médusantes Gorgones sur toute pétrification (et les trop rares et aimables Grâces sur toute rémission !), les Furies veillent sur toute aliénation - puisque leur persécution du logos dévoyé a son mode dédié : elles se vengent de la raison en la rendant folle. Les Furies sont les images par lesquelles est vengé le mal des images.

 

    L'image est la normale figuration d'une présence. Elle n'abuse qu'en transformant sa simple information d'apparition en production d'effets de réalité, en programmation d'existence (alors que signalant la pure entrée en présence de quelque chose, elle n'a que la transcendance par défaut de l'absence réelle qu'elle signale). Ce que la normale image imite, disait Laurent Lavaud, ce n'est pas la chose, mais son absence. Traversant sciemment d'absence la concrétude du réel, elle ne peut leurrer le témoin de ce qu'elle rend présent. Et c'est vrai bien sûr de l'image poétique, malgré, ici, son submergeant foisonnement, son implacable énergie. Elle y garde son pouvoir de vérité (dans ce que le poète appelle sa "pratique stélaire", p.9) : qu'est-ce en effet que l'inscription d'une stèle, sinon des mots qui font leur cinéma, venant, scrupuleusement funèbres, célébrer une nature que leur folie a contribué à tuer ? En regardant ainsi les images depuis elles-mêmes (ce que seuls des mots peuvent), Vaunac nous fait magnifiquement deviner ce que pense le monde de sa propre fin.

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