Olivia Tapiero - Kaddish des mouches par Brice Liaud

Les Parutions

11 sept.
2026

Olivia Tapiero - Kaddish des mouches par Brice Liaud

Olivia Tapiero - Kaddish des mouches

 

 

C’est le titre de ce livre sur la table d’une librairie grenobloise qui m’a immédiatement attiré. J’avais déjà entendu ce mot issu de la liturgie juive, « Kaddish ». Je crois savoir qu’il s’agit d’une prière, mais pas grand-chose de plus. Je ne connais ni l’écrivaine ni l’éditeur. Tous ces petits inconnus m’ont fait ouvrir le livre. Je suis tout de suite saisi par la langue de la première partie titrée LE Œ DE FŒTUS MORT DE DIEU. De courts vers m’introduisent dans un « Lieu » (p. 9) non situé et décrit par un vocabulaire biblique. Sous l’allure d’un récit cosmogonique, la violence fait rage. Un texte chimère, genèse croisée apocalypse : « holocauste », « corps d’armée » (p. 10), « tir de précision » (p. 13), « traites conquêtes épidémies exécutions », « guerre » (p. 15). Tout cela sous le regard d’un « dieu » (p. 16) minuscule et mort que l’on prie.

 

Ce Kaddish des mouches est en effet une prière. Mais comment comprendre ce titre ? Quel lien entre cette prière et l’insecte ? La mouche représente ce qu’Olivia Tapiero appelle « l’insectification ». Comme elle s’en explique dans une conférence donnée à la fondation Jan Michalski, il s’agit du dernier stade de la déshumanisation opérée par le langage de l’oppresseur. L’autre n’est plus ni homme ni femme, mais animal. Or, l’animalisation est elle-même hiérarchisée. Au bas de l’échelle se trouve l’insecte, dans lequel on ne peut se reconnaître, et auquel on n’accorde pas d’individualité propre au sein de la nuée de l’espèce. L’insecte est l’ultime maillon de la chaîne alimentaire, de la chaîne d’oppression, de la chaîne de la haine. Le dernier stade d’existence avant le rien : « une altérité absolue », explique l’autrice.

 

Ce Kaddish des mouches est un requiem pour l’opprimé, pour toutes les victimes des fascismes, des colonialismes, des totalitarismes, des impérialismes. La Shoah et le génocide palestinien sont les deux pôles de ce livre, mais le texte mentionne aussi le commerce triangulaire et le génocide commis envers les peuples autochtones du Canada, dont Olivia Tapiero est originaire : « Sous réserve des traites atlantiques / étoffes cales captures subsahariennes / sous réserve des pensionnats  / il y a / toujours un camp dans le champ de vision » (p. 132). L’autrice a également nourri son écriture de verbatim de procès internationaux (Procès de Nuremberg, Bosnie-Herzégovine vs Serbie et Montenegro, Afrique du Sud vs Israël). Elle s’est aussi intéressée à la rhétorique déshumanisante du Troisième Reich à l’égard des Juifs, qu’elle rapproche de celle opérée par Israël à l’encontre du peuple Palestinien. Entomologie, discours politique, juridique, ces différentes couches de sens sont entremêlées, notamment à l’aide de la méthode godardienne du montage, qui consiste à juxtaposer deux réalités différentes pour décupler la force d’une image ; « des bandes de gaze et des chambres » (p. 77) ; « la question juive / le problème arabe » (p. 90). Ainsi, le texte exorcise le « bourdonnement du massacre discursif » (p. 40), celui de la contamination progressive de la langue. La dimension sonore est particulièrement mise en évidence dans le titre des deux derniers mouvements : PARTITION POUR UN DRONE (p. 99) — en anglais drone, pour le bourdonnement d’un insecte, qui a ensuite désigné les appareils volants produisant ce son — et MUTE GUERRE (p. 131) — où on peut lire le verbe muter (« C’est le même génocide qui mute depuis le début » dit Tapiero dans sa conférence), et l’anglais mute, muet en français.

 

L’écriture de Tapiero est une réponse à la violence. Il n’est bien sûr pas question de la poétiser ni de la sublimer, mais plutôt de se confronter à ses multiples avatars pour penser et produire un récit et une langue qui en rendent compte. Cette violence latente qui se loge d’abord dans la langue ; « cette eau qui monte / doucement on ne la remarque même plus » (p. 60). Cette violence qui affecte, infecte le discours, la pensée, la raison, la doxa ; « ICI NOUS avons essayé un mensonge / comme on essaie un vêtement bien coupé / qui tombe et épouse la forme / du corps national » (p. 73). Violence qui, sous les voiles discursifs, derrière les miroirs déformants des mots creux, masque celle commise par l’un pour justifier la souffrance qu’un autre subit ; « NOUS sommes en danger et NOUS masturbons le concept de notre danger comme une peau nouvelle ou un pays nouveau » (p. 65). Une écriture comme devoir de réponse à une mise en conflit : lorsque lui/elle ou eux, alors qu’ils/elles étaient nos voisins, nos semblables, deviennent les derniers des animaux. Alors que cette violence se décuple, se déploie d’une personne à une communauté, à un « Lieu », à une population, à un État. Violences superposées, ajoutées, multipliées. Écrire face à l’injustice qui se normalise, se légalise, s’étatise, s’internationalise ; « le meurtre germe dans la loi » (p. 60). Écrire lorsque l’écoute cesse pour les coups. Lorsque le discours devient propagande. Lorsqu’on parle pour faire taire. Lorsqu’on montre pour cacher. Qu’on dit pour passer sous silence. Qu’on affirme pour nier.

 

Kaddish des mouches scrute les plaies ouvertes par la hache de l’Histoire sur le corps des hommes et des femmes, des enfants, mais aussi dans la langue, l’imaginaire et le territoire. Il déjoue la rhétorique délétère et génocidaire qui obstrue le regard, la raison et la pensée. Il met enfin le lecteur face à sa responsabilité alors que les images circulent, affluent, se diffusent jusque sur l’écran de nos téléphones entre nos mains : « AINSI les images passent de paumes à paupières / les images sont dans nos mains et les morts / passent et sont dans nos mains » (p. 67), « AINSI des hommes rapetissent au téléphone et d’autres s’élèvent dans la poussière » (p. 80).

 

Mais la force de ce texte ne se réduit pas à celle de son engagement — celui d’un judaïsme antisioniste — ni à la gravité des thèmes qu’il manipule. Par sa profondeur et son ouverture, il ne tombe pas dans l’écueil d’une littérature revendicatrice qui se bornerait à n’être qu’un manifeste politique (aussi pertinent soit-il). L’écriture d’Olivia Tapiero dégage une intensité tenue et extrêmement maîtrisée. Véritable poétique de la marge, la virtuosité du montage produit une oralité saisissante. Elle investit l’espace de la page et travaille le souffle, celui d’une parole incantatoire mise en tension par le vertige de l’indicible. Le texte est subtilement tissé pour entretenir l’ouverture du sens. Elle permet de laisser sa part de mystère à la prière polyphonique, qui alterne entre évocation, invocation, litanie, pardon, oraison et injonction. Un kaddish pour penser les impansables blessures.

 

 

 

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