Pia Tafdrup - Choix de poèmes par Marc Wetzel
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"Comme une marque
ou une caresse particulière
les lavabos de la maison
étaient toujours d'un blanc panique
les robinets brillants
comme s'ils avaient leur propre volonté de lumière
j'avais quatorze ans
et j'ai compris lors d'un vomissement ..." (p.25)
Une septuagénaire élégante (plutôt distinguée et souriante), à la fois détachée et bien nourrie, qui s'efface derrière son œuvre dès qu'elle a su, courtoisement, la présenter. Le regard de quelqu'un qui a soin de continuer le tour de sa vie en vous parlant. Et regarde aussi, peut-être principalement, derrière vous, pour observer ce qui s'approche autant de vous que d'elle. Dès qu'elle lit (son danois, puis un anglais exact, tendre et clinique), son monde est là, complet sur lui. Elle n'oublie nulle part (née en 1952) son enfance campagnarde (l'écurie, la vieille citerne, le tracteur dans la terre grasse), ses parents laborieux et fidèles (des géniteurs à chansons, à historiettes, à présence sûre) qui n'ont connu de "voyage" que leur fuite de l'extermination vers le Nord pendant la guerre, et se fait championne de restitution (à la gratitude parfois féroce), comme si elle ne connaissait du monde que ce qu'elle peut ou doit en rendre. Une dame, surtout, qui se sait toujours adolescente, toujours délibérément troublée, toujours à devoir retrouver par mots un équilibre que la vie use et menace : toute construction est fragile ici, celle du destin comme celle d'un être. "Tellement sans abri dans mon propre corps", constate-t-elle, avec "l'angoisse qui roule ça et là comme une épave sur le rivage", et qui la mène à "passer un doigt sur la glace pour entendre le monde crier" (p.15). Bref, une poète.
D'abord une âme bien faite. Une, qui se tient métaphysiquement bien, devant le temps ("entre toujours et jamais/ voilà que les choses arrivent", p.19), face à la mort ("comme on peut s'éveiller/ sur une terre/ couverte de neige/ on devrait pouvoir s'éveiller/ à une mort/ qui vient/ tout aussi calmement, tout aussi lentement", p.23), dans la présence du monde ("C'est toujours ici/ et là tout est à atteindre/ il n'y a aucune sortie de secours possible. Il n'y a que le vortex/ autour de son propre axe ...", p.33), avec les limites de l'exigence de vérité ("et si je mens, c'est seulement de peur", p.35), et, surtout - puisqu'il y eut aussi maternité poétique, deux garçons, et "l'endroit frais" de l'origine qu'elle a elle-même été - auprès de la naissance ("Par exemple l'odeur du nourrisson/ la première fois que je l'ai soulevé sans connaître ses rêves/ seulement son cri tant attendu et pourtant étonnant/ comme s'il connaissait le monde avant même d'y arriver", p.39), dans une générale justesse d'attitude qu'on voudrait nommer ponctualité transcendantale, si cela n'offensait sa simplicité, son bon sens existentiel.
Ensuite un corps conscient, informé de sa propre histoire, qui sait les difficultés qu'il rencontre (même en amour), et celles qu'il pose (même en amour), parce qu'il ne demande au désir que ce qu'il peut ("donne-moi ce que tu as/ parmi tout/ je ne souhaite/ rien de plus.", p.21) et connaît la sauvage - mais très étudiée et vaillamment confiante - sécurité de l'étreinte ("il va pleuvoir, et mes caresses/ te feront respirer comme tu le fais/ quand ta tendresse abolit ma pesanteur,/ là où nous ne nous rencontrerons jamais/ et donc ne nous séparerons pas", p.53). Ce n'est qu'à deux chairs que chacun saura se tenir entre ange et bête, parce que l'intimité bien comprise est la présence de juste milieu humain du couple physique : chacun osant venir plus près pour aller plus loin ("comme la lumière quand tu choisis/ la distance la plus courte jusqu'à moi,/ le parfum qui m'arrive avant toi ...", p.93), mais gardant assez de distance à soi-même pour avancer vers l'autre à découvert. Une liberté d'aimer s'arrêtant là exactement où hésiterait celle d'un autre, voilà ce que dit merveilleusement cet érotisme d'autant plus troublant qu'il est civilisé (qu'il fait se pencher sur son propre vide depuis le parapet d'autrui). Un moment parfait l'exprime :
"Ne dérange pas l'amour, ne le réveille pas avant qu'il le veuille lui-même
mais il le veut maintenant, et ne peut plus attendre
il ne se laisse pas protéger, ne se laisse pas balayer (...)
Tu me serres tout contre toi, me rassembles
en une étreinte - longue - longue
La nuit vient, instille un silence aux ailes bleutées
Dés-armement : Tu m'ouvres en un seul baiser" (p.45)
Peut-être surtout et enfin l'art - au-delà du lit, des rêves, du caprice buté -, de partager la vie. Partager le temps de présence du monde vécu, et l'espace des outils, meubles et couverts permettant de se tenir (utilement, dignement, infatigablement) les uns auprès des autres. Sur ce second point, l'infrastructure même de la convivialité réelle (et de la mutualité heureuse !) est chantée en une sorte d'haptonomie psycho-sociale, comme peu d'autres lyrismes l'ont su :
"Poser la main sur des poignées ou des boutons
que d'autres utilisent aussi
au quotidien, ouvrir des placards,
sortir la vaisselle, mettre la table,
nous réinventer,
toucher les couverts, les verres,
les assiettes qu'un proche
a touchés toute sa vie d'adulte, poser
la main sur le moulin à poivre,
sur le petit bol de sel
écrasé dans le mortier (...)
envoyer
plats et bols alentour,
suivre un chemin,
comme lorsqu'un trou noir dans la Voie lactée
attire les étoiles alentour
en un joli dessin, une structure en rosace ..." (p.113)
Et sur le premier point - le temps donné d'existence commune - il faudrait tout citer ici de la chorégraphie inter-générationnelle d'une vie familiale, sa fidélité gestuelle, son bivouac linguistique (qui fait comme semblablement mâcher les phonèmes domestiques de la tribu), sa solidaire palette d'aspirations et de délices (formidable autoportrait d'une comnunauté de co-goûteurs de la présence : deux extraordinaires pages (89-91) restituant leur "goût" complice du vent violent, du sel sur le corps, du silex froid, de pneus sur l'autoroute, celui aussi de ferrys, de coques glissant hors de leur bassin, comme celui des pensées de Kierkegaard, des contes d'Andersen, des dialectes, d'eau du robinet, des saisons et du changement de lumière, des sourires muets, des coups de glotte danois, mais encore "le goût de l'inarticulé, de ce qui est juste en route, ce goût indéfinissable d'un secret", et celui même du baiser d'adieu !
Le génie, poétique ou non, c'est miracle après miracle, sans qu'on se soucie trop de leurs intervalles. Et il y a chez Pia Tafdrup assez d'inventivissimes ruades pour ravir inexprimablement son lecteur. Moments neufs, saintement décisifs en cette poésie, où la vieille mère de l'auteure lui montre dans l'armoire un cintre portant la chemise de nuit dans laquelle elle lui déclare souhaiter être enterrée (p.97 : alors, "je dois m'imaginer/ toi sans vie/ dans cette chemise de nuit ...") ; où son père, déjà absent pour lui-même, s'irrite de vainement siffler, sur le pas de porte, un chien mort depuis longtemps (p.67) ; où ce même père, du temps de sa bienveillante splendeur, inventait les histoires du soir ("Quand mon père racontait, même un aveugle/ pouvait voir/ un arc-en-ciel/ sous la cloche des ténèbres", p.71). Celui, enfin, où l'auteure elle-même raconte un retour de voyage dans une maison où rien ne l'attend et nul ne la reconnaît : admirable apologue de la fin du sens, puisque (p.77) l'entrée est repeinte, de nouveaux voisins l'épient, les numéros d'appel ont changé, et, bien sûr, son "chéri en a trouvé une autre". Ces cadeaux exotiques qui ne trouveront alors plus preneur, cette richesse d'aventures désormais sans valeur, ce chat - seul survivant de la vie passée - qui la tance de s'être fuie ... voilà le monde d'une poète inconsolablement douce et à la si nostalgique curiosité :
"Chaque jour notre vie est inventée ;
une combinaison jusqu'ici inédite du connu et de l'inconnu
se produira peut-être aujourd'hui ..." (p.65).