François Huglo - Tintin décolonial par Jacques Barbaut

Les Parutions

1 sept.
2026

François Huglo - Tintin décolonial par Jacques Barbaut

François Huglo - Tintin décolonial

Il y eut naguère, publiés aux Presses du réel/Patrick Fréchet éditeur (2019 et 2020), les deux volumes intitulés Les Intimes, qui offraient une sélection des textes dits « critiques » (Bobillot, Prigent, Bory… [I] / Nicole Caligaris, Anne-Marie Jeanjean, Typhaine Garnier… [II] pour l’échantillonnage) que François Huglo donna au fil du temps (la première fois le 30 août 2009) au ci-présent site, Sitaudis, pour ne pas le citer.

 

Ce Tintin décolonial, publié chez l’éditeur qui a choisi comme intitulé de sa maison le nom d’une anti-héroïne pingetienne (« déjetée, boiteuse et tremblotante »), dans la collection « Inactuels/Intempestifs » — rejoignant ainsi « Péguy, Valéry, le Ménécée d’Épicure, Bernanos, Comité restreint, Claude Minière (ces deux auteurs étant des contemporains vivants), Orwell, Eckhart, Swift » [J.-M. M.-E.] —, regroupe de même des textes, « lectures » et chroniques, tintinophiles, qui furent d’abord accueillis par Pierre Le Pillouër en ce site ici présent — je dirais même plus : Sitaudis, pour le citer.

 

Dans l’introduction de Tintin. Bibliographie d’un mythe (2014-2024), deuxième volume (Impressions nouvelles, Bruxelles, 2025), consacré au recensement des publications hergéennes apparues dans la décennie suscitée, source indispensable de la « métatintinologie », Olivier Roche, après avoir convoqué Italo Calvino (Perché leggere i classici, 1991), « Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire. […] Un classique est une œuvre qui provoque sans cesse un nuage de discours critiques, dont elle se débarrasse continuellement », précise : « L’exceptionnelle fortune critique d’Hergé et l’incessante exégèse de son œuvre ne cessent de nous étonner. […] Didier Pasamonik, qui avait pressenti le phénomène dès 1982, la jugeait absolument ahurissante […] dépassant celle de certains grands auteurs littéraires. […] Les deux volumes du TBM recensent, fin 2024, plus de 540 ouvrages consacrés à Hergé, son œuvre et son univers. On doit y ajouter plus d’une centaine de livres diffusés hors de circuits traditionnels et plus d’une cinquantaine de numéros spéciaux de périodiques entièrement consacrés à Hergé ou Tintin. À cela s’ajoute une centaine de volumes classés dans la partie 1.5 “Œuvres complètes ” et plus de 280 tirages de tête et nouvelles éditions. […] »

 

Parmi cette avalanche, nous connaissions jusqu’alors — de source sûre ou par ouï-dire — les nombreuses contributions de Michel Serres, les incursions fréquentes de Clément Rosset, les études de Thierry Groensteen et de Serge Tisseron, les analyses de Jean-Marie Apostolidès, les élucubrations d’Emmanuel Rabu… À cette brochette nous devons désormais ajouter cette brochure de François Huglo regroupant huit de ces « tintinambulations », à l’occasion notamment de ses lectures des ouvrages de Nicole Benkemoun (la Dernière Aventure de Tintin et d’Hergé, l’Alph-Art ou l’art de l’inachevé), Renaud Nattiez (Faut-il brûler Tintin ?) ou Philippe Goddin (les Tribulations de Tintin au Congo), dont la recension donne son titre à l’ensemble.

 

À contre-courant d’un discours porté récemment par Laure Murat, parole à la défense, ce recueilrétablit un Tintin polymorphe, non stéréotypé, décolonial, voire déconstruit : « Tombent les frontières entre homme et animal, homme et femme, enfant et adulte, bien et mal, droite et gauche, Orient et Occident » (Fr. H.) — entre la créature et son créateur, ajouterait fort à propos Benoît Peeters, auteur de la biographie Hergé, fils de Tintin, qui retrace le parcours « qui a permis au petit employé d’un quotidien ultra-conservateur de devenir un amateur éclairé d’art contemporain et un lecteur du taoïsme ». Et s’il ne devient tout à fait progressiste ou woke — conscient des injustices sociales, des discriminations et du racisme —, disons qu’il fait quelques sérieux efforts : « ni féministe ni machiste, il est neutre […] Tintin est “ambivalent”. Son indétermination pousse Michel Serres à le comparer à un “pertuis de foire”, ce “trou dans lequel chacun peut introduire la tête” pour s’identifier à un personnage”. » (31-32)

 

Un Tintin non binaire ou peut-être genderfluid, ce que suggère l’illustration (Rita Menz) de la quatrième de couverture qui représente le Milou diabolique, queue fourchue, mains jointes, en état de prière, ce qu’accentue encore facétieusement le sous-titre : « Lectures pas très catholiques d’Hergé ».

 

Et pour toutes celles et ceux qui, encore analphabètes, se plongèrent dans les albums, puis apprirent à lire dans les ouvrages d’Hergé — « poésure et peintrie mêlées » (19) —, plaisir ou joie, s’y promenant comme à la marelle, sautant d’une case à l’autre ou gambadant d’une vignette l’autre — vignettes ou cases, non pas Niet, oukase —, de retrouver quelques-uns des personnages secondaires comme Philippulus, prophète de malheur (« La fin du monde est proche ! »/l’Étoile mystérieuse), Aristide Filoselle, inoffensif cleptomane de portefeuilles (« C’est une collection unique en son genre »/Le Secret de la Licorne), ou plus évidemment, simples exemples : « les Dupondt, superfétatoires représentants de l’ordre qui introduisent le désordre : confusion, paralogismes, fatrasies », ou Haddock, « inventeur d’un lexique inépuisable — un précurseur de Jean-Pierre Verheggen ? » (34-35)

 

Côté audible (musique), pour contrer les fracassantes vocalises de la Castafiore, vous y entendrez quelques notes de Trenet — « Boum ! Quand vot’ moteur fait Boum ! »/Tintin au pays de l’or noir — et de Brassens, de Johnny Hess et Ray Ventura, Buddy Holly et Boby Lapointe, les Beatles et Berlioz, tandis que côté visible (peinture-sculpture), seront évoqués Dali et César, Magritte et de Chirico, Pierre Molinier et Odilon Redon, fauvisme et pop art, sans oublier, au premier chef, les arts dits « primitifs », précolombien ou nègre.

 

« Toute addiction est un fétichisme. L’objet (du désir), c’est le produit. Qu’importe l’ivresse, pourvu qu’on ait le flacon, lui-même fétichisé par le rituel qui l’entoure. Il y a chez Hergé un répertoire des addictions (cocaïne, opium, alcool, passions diverses) comme chez Sade un répertoire des obscurs objets, moins possibles qu’imaginables, du désir » (78).

 

Qui ne se souvient du vol d’un fétiche arumbaya (à l’oreille cassée) au Musée ethnographique de Bruxelles et de sa reproduction à l’infini ?

 

S’il vous faut encore vous convaincre que « le fétichisme est généralisé », selon le titre du dernier chapitre (lequel s’ouvre avec des citations congrues de Francis Ponge et de Christian Prigent), il suffit de savoir qu’environ 250 millions d’albums des aventures de Tintin ont été vendus depuis sa création (source Casterman), qu’un Tintin en Amérique de 1932 dédicacé par Hergé a été vendu plus de 191 000 euros aux enchères et que des planches originales atteignent des prix stratosphériques.

 

En suivant Huglo, qui s’ébroue dans Tintin comme le bébé dans l’eau de son bain, vous pourrez enfin en passant réviser quelques notions ou concepts philosophiques comme la capitalisation de la marchandise, les totems et les tabous — « Il y a du Marx chez Hergé, comme il y a du Freud » (79) —, le sacrifice et le bouc émissaire, le corps morcelé, le devenir-animal…

 

Je regarde à nouveau l’illustration de couverture.

 

Ce Tintin décolonial : casque que ça décoiffe !

 

 

 

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