Hortense Raynal - Botte de foin par Pierre Gondran dit Remoux
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Morphogenèse
quand le pays installe ses bottes, il installe ses bouches
Dès son premier ouvrage, Ruralités (Les Carnets du Dessert de Lune, 2021), un des enjeux de l’écriture d’Hortense Raynal a été de rendre compte, dans sa langue, de la forme du paysage (ou plutôt du pays, le territoire vécu). Les moyens de cette projection du lieu dans l’écriture ne relèvent pas de la simple poésie spatiale ni d’un néocratylisme vain où l’essence de la chose serait cherchée dans le mot. Ce qui intéresse cette autrice, ce sont les discontinuités qui peuplent le monde, le corps et le langage : leur morphologie, leur mouvement, leur matière, leur granularité, et le sens porté par ces saillances. Elle se révèle ainsi la plus thomienne des poétesses contemporaines — du nom du grand mathématicien et épistémologue français René Thom (1923-2002), qui théorisa que la réalité repose sur un nombre limité de formes archétypales1 qui se combinent en l’infinité de figures qui peuplent notre monde, autant de « saillances » se détachant d’un arrière-plan continu. Dans Ruralités, la syntaxe est alors faite de rugosités typographiques, de ruptures, de coupures illicites, de colonnes de mots, une « grammaire karstique » qui répond aux failles, gouffres, piliers, arches et dolies des causses aveyronnais. D’autres formes explorées sont les choses domestiques, celles posées dans la maison de l’enfance :
Les objets paraissent porter les stigmates des êtres qui. les ont usés durant leur vie. Il y a cette table qui a tout vu, sur laquelle tu. m’a changée nourrisson, sur laquelle tu. m’a nourrie adolescente sans que je mesure la chance que c’était de t ’avoir comme deuxième mère (…) (in Ruralités, p. 52)
La discontinuité qui fait la saillance « table » dans la pièce fonde la discontinuité de la langue, délimitée de ponctuations le long des « tu ». Le bord de la table qui fait hoqueter la phrase est le lieu aigu où le souvenir de la « deuxième mère », de ses gestes — et de leur absence — se révèle.
Que la morphogenèse du texte soit fondée sur des saillances perçues dans le monde est au cœur de la sémiophysique de René Thom, qui parlait d’isomorphisme entre l’organisation du langage et l’organisation du monde réel : « J’ai proposé de voir dans les structures syntaxiques du langage […] une image, appauvrie et simplifiée, des interactions dynamiques les plus banales sur l’espace-temps. Autrement dit, dans cette optique, le langage humain ne serait que le résultat d’une intrusion dans le microcosme, à travers un miroir filtre simplificateur, des conflits [des événements] les plus ordinaires surgissant dans le monde2. »
Dans le nouvel ouvrage d’Hortense Raynal chez Cambourakis, les saillances archétypales explorées par l’autrice sont les bottes de foin, qui ponctuent les champs et inspirent le rythme de l’ouvrage :
puis je me suis réveillée ; puis trois bottes de foin ; comme ça.
et tout d’un coup ; Ce n’est plus ce rythme ; qu’il faut avoir ; c’en est un autre ( nature.
Le foin est rentré dans les granges à la fin de l’été, et la langue vit l’absence des bottes ; elle patine sur la surface plane du champ nu, s’expand, se déstructure :
et en septembre, la voir disparaître et aimer ce que la sensation de son absence procure
la sensation de son absence la bsence l ’absence la sensa bsence sensa bsen sens absent tion son de son absence sa d
quelques fois, c’est vraiment très triste ce qu’il nous reste d’enfance.
la botte, une reine discrète, comme la mère. la botte meurt en septembre, comme la mère.
Là aussi, la saillance porte en elle la capacité de générer une émotion. C’est ce que René Thom a appelé la « prégnance », tension non localisée qui investit une saillance en fonction des déterminismes de l’être percevant : faim, survie, reproduction, émotion… ; par exemple, pour un carnivore, la proie est une forme saillante investie par la prégnance de la faim. Chez Hortense Raynal, la saillance « botte de foin » est investie de la prégnance du deuil de septembre, du deuil de la mère.
La botte défaite, le foin se répand, la forme s’affaisse et la matière in-forme envahit l’espace et le corps :
et touffes brins d’herbe séchés étouffent j’ai perdu le respirer j’ai jamais vu mes poumons qui sait si j’en ai rien n’est sûr
on ne sait pas, et moi, je suis comme on.
[…]
j’ai du foin
plein les poumons,
le nez,
et la soif.
Le corps est comme un épouvantail, forme étrangère que le sujet habite :
j’ai cherché la forme que je ne connais plus
une forme est une forme on ne peut pas lui reprocher d’être autre chose qu’elle-même je dois m’habituer à ma forme la forme n’a pas à s’habituer à moi
quelle est la forme de moi ?
Alors que dans Bouche-fumier (Cambourakis, 2024), la poésie naissait de la traversée d’un corps protéiforme aux métamorphoses joyeuses aussi délirées que contrôlées, ici la botte de foin, « l’envahisseuse », neutralise ce corps, le rend plus étranger que jamais. Subi.
La botte de foin, emblématique du monde rural, s’avère donc une saillance à la prégnance ambivalente : inspiratrice d’une poésie testimoniale et sensible, mais également symbole de fixité et d’étouffement. Le corps exilé loin du pays est le corps libéré du foin : « je gesticule/me désarticule », « je suis/la sculptrice de mes contours » « je n’aurai bientôt plus de foin dans les poumons » « je serai la brume » — étendue sans saillance, allégée de sa substance et libérée de ses bords.
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1. On peut trouver les représentations graphiques de ces formes archétypales, dénommées « catastrophes élémentaires », ici : https://thomas-murphy.com/post/citations/thomstheorem/.
2. Thom R. « La double dimension de la grammaire universelle ». In : Morphogenèse et Imaginaire. Circé, 1978, 8-9, p. 58-59. Les formes syntaxiques découlent de la perception d’événements simples (continuum, commencer/finir, capturer/engendrer, remplir/vider…), dont la topologie peut être réduite à un faible nombre de formes archétypales (plan, pli, fronce…), correspondant à un faible nombre de structures nucléaires de phrases. Par exemple, la forme « fronce », où deux plans se résolvent en un seul, est archétypale d’un événement de capture (du prédateur et de la proie ne reste que le prédateur), phénomène à l’origine des phrases du type « le chat mange la souris » et de toutes celles articulées autour d’un verbe de valence 2. Le lecteur intéressé pourra se reporter à un article illustré où je propose une modélisation de la structure canonique du haïku par la forme archétypale « pli » (Pierre Gondran dit Remoux. « Une histoire de pli ». L’Estran, The Fishing Cat Press, 2026).