Les forces, Laura Vazquez par Pierre Gondran dit Remoux

Les Parutions

30 avr.
2026

Les forces, Laura Vazquez par Pierre Gondran dit Remoux

Les forces, Laura Vasquez

 

 

Retrouver la parole

 

Parfois, j’allais vers une personne au hasard, et je lui disais : je sais. Et les personnes souriaient, puis elles me demandaient : qu’est-ce que tu sais, ma petite ?

Cet ouvrage de Laura Vazquez nous rappelle — on l’avait peut-être oublié — que la littérature est un moyen d’accroître l’intelligibilité du monde, tout comme la science et la philosophie le sont dans leur magistère respectif. Que ce texte complexe ne masque aucune impasse, aucun paradoxe dans son ambition théorique n’enlève rien à sa puissance ; bien au contraire, inscrire en son sein sa propre contestation assoit sa cohérence et sa portée épistémique. Les forces a parfois été présenté comme un roman d’apprentissage contemporain ; pourtant, ce n’est que superficiellement qu’il prend la forme d’un cheminement, car il est avant tout la démonstration d’une hypothèse posée dès les premières pages, intuition qui a surgi tôt, au temps de l’enfance et de l’adolescence de la narratrice. Cette hypothèse peut, je crois, s’exprimer ainsi : le langage est la matrice de tous les déterminismes, biologiques, sociaux, capitalistiques — ce faisceau de forces qui étaye et dirige nos désirs et nos parcours de vie — et est l’outil de leur perpétuation :

Ma mère […] n’avait pas de préférences personnelles et pas de points de vue. S’il faisait beau, ma mère disait : il fait beau. Et s’il pleuvait, ma mère disait : il pleut. (…) C’était comme ça pour tout. Le riz est cuit. La table est mise. (…). Tu n’es pas bien coiffée. Je te coiffe. Tu es bien coiffée. La bouche de ma mère était un appareil à refléter le monde. […]. Nous naissons et la langue existe. Elle rattache l’individu à la vie collective. Les êtres humains imaginent le langage comme un appareil capable de produire des vérités. Voici leur logique : si j’écris happiness au-dessus de mon lit, le bonheur apparaît.

Cette illusoire logomancie est un puissant outil du conformisme et de la vacuité de la pensée. Ceci est inhérent à la structure du langage même :

Nos conversations sont gorgées d’absence. […] Elles explosent et elles implosent de mensonge et de vide. L’absence ordonne les paroles de notre quotidien. […] Un mot ne peut exister qu’à partir du vide qui le sépare d’un autre, à partir d’une absence. Le mot arbre n’est pas arbre par l’arbre. Il est arbre parce qu’il n’est pas buisson, ni sapin, ni bois, ni branche, ni tronc. Il est par tout ce qu’il n’est pas […].

L’intérêt du diagnostic porté et de l’exploration de ses différentes facettes est qu’il s’ancre dans une expérience individuelle et littéraire d’une grande acuité, une posture de surplomb qui n’est pas celle du sachant, de l’observateur neutre nourri d’un corpus validé par l’Université, mais qui fonde la personnalité même de la narratrice. Au long du récit, les interactions sociales sont donc teintées d’une profondeur analytique qui en fait toute l’originalité. Cette sociologie autonome, clairvoyante, incarnée, est source de détresse existentielle :

À mesure que je grandissais, je constatais la soumission à l’opinion, l’adhésion passive aux slogans, la répétition des préjugés, la bavardage vide, et le chagrin se déposait en moi, il formait des tas, des pyramides ou des cristaux. Si bien que je restais parfois devant le miroir à regarder mes yeux jusqu’à ce qu’ils fassent des larmes.

À l’expérience du mensonge et de la douleur du monde, l’enfant oppose tout d’abord la pensée magique (« C’était une activité habituelle dans mon enfance. Je regardais les autres et je prenais leur mal »). Puis, afin d’élaborer ces intuitions, de nombreux auteurs seront convoqués (sous forme de citations comme sertis au fil du texte), formant une constellation de références d’où émerge une pensée originale. Ainsi, penser les forces en jeu dans le monde amène naturellement à Deleuze. Toutefois, alors que chez ce dernier c’est la réalité même qui naît de l’interaction des champs de forces, de leurs agencements, Laura Vazquez suppose quant à elle la préséance de la substance, du biologique (« Il y avait une douceur dans la pièce, car elle sentait le corps »), qui devient secondairement le lieu d’application de forces implacables et uniquement centripètes (« réactives » dirait Deleuze).

Les enfants observent et imitent les comportements des adultes et de leurs pairs dans des contextes sociaux. […] Les usines nommées famille tournent à plein régime, elles produisent sans cesse le conditionnement […] elles fabriquent le jus de la norme.

Cette pensée naturaliste de l’étouffement social peut se lire comme une version pessimiste du dernier Merleau-Ponty, où le fait que l’individu soit de « la même étoffe » que le monde engendrerait le fixisme — la chair est chair morte —, où même le langage proféré, au lieu qu’il achève la perception et relaie le chant du monde, reste toujours « parole parlée », figée, normée, étiologique (« Le monde repose sur le donc, sur le car, et sur le parce que ») et fonctionnelle, n’accédant jamais au statut de « parole parlante », authentique et gratuite. C’est aussi, me semble-t-il, selon Merleau-Ponty que l’on peut comprendre le si beau final de l’ouvrage, implacable issue de la démonstration : l’échappée sous la forme d’un auto-enfouissement — ultime paradoxe d’un travail d’ampleur anthropologique qui se résout de la façon la plus antisociale et intime qui soit, non généralisable. Littéraire. Là où les happenings et le land art conceptualisaient par l’enfouissement dans la terre des thématiques structuralistes (comme l’effacement de l’auteur dans la série photographique « Self-Burial » de Keith Arnatt, 1969), Laura Vazquez, par la radicalité de sa solution, se détache encore une fois des tutelles idéologiques.

Cet enfouissement n’a rien à voir avec la mort (car la mort est sociale) :

Mais pour ne pas participer, il faudrait être morte, et même morte, tu participerais en tant que morte, en tant qu’ancêtre, c’est ce que tu serais.

Cet enfouissement a tout à voir avec la joie, qui ne s’épanouit que dans le désamorçage des assignations et dans le sentiment de co-appartenance :

Je passais du temps avec les choses et j’étais une chose, un élément du monde, comme le sont les baies. Si vous regardez une baie longtemps, vous pouvez pleurer de bonheur et d’admiration.

Cet enfouissement a tout à voir avec la langue : puisque le langage proféré (logos prophorikos) est par essence fondateur de la répétition des clichés et de la fixité sociale, il faut retourner au logos endiathetos (intérieur) qui « se prononce silencieusement en chaque chose sensible » (Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l’Invisible) :

Nous racontons la même histoire depuis des millénaires. [… ] C’est une seule histoire et son propre mystère. Elle contient l’obscurité, elle contient les soleils, les matières, les foudres. […]. La totalité de l’histoire comprend des périodes antérieures aux mammifères, et antérieures aux formes pluricellulaires, elle parle en nous sans parole. C’est le premier mot, c’est la première phrase, c’est une seule histoire.

Pour Laura Vazquez, la « chose sensible » sera la terre — non pas, évidemment, dans sa funeste version métaphorisée et historique d’un fondement de l’appartenance, mais comme concrète matière organominérale à creuser (« J’ai creusé, et la terre avait l’air de me dire : viens »). La narratrice retrouve alors la « parole parlante » (poétique, peut-être), celle qui reste au plus près du silence du monde, tout juste articulée, émergeant à peine de l’antéprédicatif comme sa bouche émerge à peine du sol.

Il ne restait que mon visage. J’étais la terre finalement. Et je faisais des phrases avec ma bouche.

 

 

Retour à la liste des Parutions de sitaudis