N. Nescio – J’ai donné trois valium à l’humaniste qui sommeillait en moi par François Huglo
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« Mon nom est Légion », disait le démon du possédé de l’Évangile. Chacun nourrit les siens, par exemple ces doubles que sont ses algorithmes : Jekyll nourrit Hyde. Frédéric Schiffter a appelé « berlue identitaire » cette prétendue identité composée de fictions, de rôles imaginaires, de représentations collectives (nationales, communautaires, ethniques, politiques), négatrices de toute personnalité, celle-ci n’affichant pas des signes de reconnaissance mais, plus discrètement, une manière d’être, un style. « L’identité est fantomatique, la personnalité est une épiphanie », écrit Schiffter. N’est-il pas l’auteur qui se cache derrière N. Nescio ? Nomen Nescio, en latin : je ne sais pas le nom, est un groupe de musique amateur et un vin blanc, Nescio le pseudonyme de J.H.H. Grönloh (1882-1921), écrivain néerlandais. Quant au titre, il serait selon Gemini celui d’un roman noir de Sébastien Gendron, paru en 2022. Fausses pistes ? « N. Nescio, auteur discret », nous dit le site de l’éditeur. Sa stratégie d’affranchissement des voix qui nous colonisent se distingue de celle de Schiffter, et de celles d’auteurs de TXT auxquels il fait parfois penser, en particulier Pierre Le Pillouër et ses pas de côté sur les syllabes et sur les lettres. Son nom, comme celui d‘Ulysse, serait-il Personne ? Son odyssée croise et crée des personnages (Pong, Ping, Gomb, Metal…), à travers lesquels se fraie le passage d’une voix pure, comme coulant de source, ou du moins purifiée par un programme en trois parties : delete (faire le ménage en moi), reset (trouver ma voix), et épilogue (oublier Rustin), Rustin état l’inventeur de la rustine et l’anagramme d’intrus.
Premier intrus (annoncé en titre), l’humaniste est tenu à distance par un parler « petit nègre : « Lui avoir le sommeil fragile (…) jacasser (…) tirer à lui toute la tragédie. Lui faire moi. Moi faire lui » Un parler Boby Lapointe éloigne « l’émule ému en moi » : « l’émule ému en moi les mots limait », en « vertueux ostentatoire, vertueux virtuose », ajouterait Jankélévitch. Détruire le « modèle en moi » quand il est statufié, c’est briser « le miroir beau miroir du m’as-tu vu / qui / s’admirait en moi », ou voyait « dans l’autre » son « haïssable reflet » : juif (cf Céline), arabe, fou, serpent, pédé, gitan… Parler petit nègre encore, très Tintin au Congo, pour répondre au « Président Bellâtre » bandant sa gonflette : « A plus vu Président Matuvu / A’ xiste plus présentement pdt Néant », rappelant le « A’xiste pas » de « La môme Néant » de Tardieu. Être vs Néant ? Les rôles sociaux semblent renvoyer au « garçon de café », et des « Situations », de I à XII, à Sartre, chantre d’« Orphée noir » et ami de Franz Fanon.
Le « narcisse en moi », le « syndicaliste en moi », le « riche en moi », n’étaient-ils pas tous « l’imposteur en moi, qui dupait son monde et qui me dupait » ? Sans lui, « je suis transparent ». Le « révolutionnaire de papier » en moi (« le monde était en moi j’étais le monde / il ne m’allait pas au teint » n’est-il pas « le maton énu / cléé qui me mat / ait dès le matin / dans l’œilleton » ? Le « flic en moi sourcilleux » ?
En finir avec « l’hagiographe en moi », son « autosatisfiction » d’ « âne docte » qui « se repaissait d’anecdotes », avec « le toubib en moi », son « diafoirisme », avec « l’aventurier », avec « l’amoureux délité » dans « l’instant qui est / du temps qui s’aime », convertir la « foi vive » du « ravi en moi » à « la beauté du néant », liquider « le f / ils qui me po / ursuivait de mes re / pentirs », le père « réfrénant -jusqu’à quand ? – le parricide impatient », et « l’instituteur » qui « me faisait la morale » à coup de préceptes foucaldiens (« Surveiller et bannir / Éloge de l’exclusion ») : les exclure tous ? Les exorciser ? Mais comme disait (presque) Caïn : « J’ai le mignon éma / sculé qui m’accu / lait dès le matin / par l’œilleton ». C’est comme un couple, « M. et Mme Truc » « Unis par la copule. Niés par le signe », un nom sur une boîte aux lettres. « Un nom une boîte un couple ». Vider la boîte ? « Un vide en moi sans classes désormais / (Le communisme enfin réalisé ?) »
Exfiltrer le « journaliste infiltré en moi » pour transformer le « réel foutraque » en une « fiction formatée », c’est être « rendu à moi-même, rendu au mystère, à l’humour tragique du chaos ». Mais « les mots des intrus persistent et saigne un corps meurtri mon corps colonisé », son « espoir sans espoir d’un royaume des mots supplantant le joug des clichés ». Car comment interrompre la partie de ping pong ? Le poète en moi sentait « encore les intrus », se souvenait de Benjamin : « Un oiseau-lyre en rade. Ne chante. Ils lui ont cloué le bec ». Et du paradoxe de Diderot, du « comédien désincarné » de Louis Jouvet : « vide-toi de toi-même ». La « langue » des « colons dans mon palais » est « devenue mienne », un « nous » qui « figure simplement la collection des phrases et positions successives du je… », un « je » qui n’a « jamais été qu’un enfant qui jouait », en « tyran » la langue. Les poètes « sont des intrus comme les autres ». Leur « aube » est « navrée », leur « soleil amer », même si « pour les échéquistes le jeu d’échecs et un sommet de la condition humaine ». Faire de l’écriture un « exercice de style sans style », la chercher dans les « notices, posologies, modes d’emploi » ? En finir avec ses racines, « trop nombreuses » comme celles du palétuvier qui, à cause d’elles, « danse mal, (…) Ahmadou Kourouma dixit qui l’a vu à l’œuvre » ? Elles « fixent, fichent, figent », à la différence des « sources fluides » qui nous portent « ici, là-bas et partout à la fois ». Métal accueille « tout qui vient, passe, s’efface, tout le surprend, tout l’émerveille », tout ce qui s’infiltre en lui « par les oreilles, le nez les pores le moindre orifice », il est « toujours partant ». Né « d’une forlane au milieu d’un repas de noces », il coule « du ventre de sa femme et se répand au fond du verre » Les « airs » qu’il se donne « aspirent à voir le jour », décollent les « intrus-rustines ». Ce sont des airs à danser le décolonial comme d’autres la décadanse. La source irrigue le « raisin mûr ». Accordons lui, plutôt que trois valium, une danse de vin en verre !