Philippe Jaffeux – Courants vides par François Huglo

Les Parutions

5 avr.
2026

Philippe Jaffeux – Courants vides par François Huglo

Philippe Jaffeux – Courants vides

 

 

            Il y a du potache chez Philippe Jaffeux. Du cancre. Moins celui de Prévert que celui de Dubuffet. Son école élémentaire est celle d’une révolte : « La danse d’une ignorance nous invite à suivre le rythme illisible d’une révolte élémentaire ». Et celle d’un style : « Le style potache d’une ligne élémentaire travestit le devoir d’une phrase en une pause lisible ». Ligne-phrase élémentaire : sujet, verbe, complément direct ou indirect, subordonnée relative ou conjonctive. 26 fois par page pour saluer l’alphabet, sur 70 pages. Un minimalisme répétitif d’une richesse inépuisable, comme celui de Philip Glass. 620 possibles sujets de dissertation. Qui dit mieux ? La Rochefoucauld ? Fa Jung ? Ces courants branchés sur le vide nous orienteraient plutôt vers le second.

 

            Vide en-deçà de « toutes les origines » qu’il anéantit « parce qu’il est la conséquence d’une cause inconnue », et au-delà de toute vision : « Le vide fait le tour de notre monde pour découvrir un vertige qui perd notre terre de vue ». Métamorphose d’eaux vides ? « Le cosmos s’adapte à toutes nos aventures parce que l’univers de l’eau explore notre terre », et « Les ressources de nos dérives nous découvrent parce que la mer se prolonge dans nos corps ». Elle n’écrit que pour effacer : « Les vagues écrivent naturellement sur le sable pour effacer la vanité de nos traces terrestres ». Ainsi, « Le vide colmate nos fuites à condition qu’une image de l’eau s’écoule dans notre sagesse ». La vanité dessinée par la mer est celle du « rien de nouveau sous le soleil » de l’Ecclésiaste : « Le temps tourne en rond quand la terre gravite autour d’un soleil qui éblouit nos vertiges ».

 

            Plutôt qu’Etre et temps, il faudrait écrire :  vide et temps ; « Le temps nous tourmente parce qu’il ne réussit pas à définir le climat d’un vide intemporel », d’un « vide inactuel » dont la grâce « condamne un goût afin de vérifier notre aversion pour la mode ». Vanité du passé : « Il suffit d’oublier toute notre mémoire pour nous souvenir de notre cerveau de nourrisson ». Vanité de l’avenir : « Un instant est plus long que notre avenir car il se mesure à un temps qui nous ignore ». Et « Le vide s’adapte à tous les instants parce qu’il contredit des espoirs qui n’ont pas d’avenir ». Existons-nous ? « Nous pensons que nous existons car notre conscience imagine ce que nous voulons croire ». Et « Le vide remonte à la surface de nos mondes pour approfondir l’inutilité de notre existence ». Vide énergétique : « Notre esprit se transforme parce que la matière de notre âme rencontre l’énergie du vide ». Vide « créateur », dont « la précision destructive d’une illusion architecture l’ivresse baroque ». Vide musical : « La musique comprend depuis toujours le silence pour ignorer l’origine inutile de la parole ». Et « Le vide sépare tous les mots d’une phrase qui marche au rythme d’une musique inaudible ». Danse ? « Une harmonie instrumente les corps qui s’accordent avec la vibration d’un monde musical ». Le chant précède et franchit la parole : « La magie de chaque chant nous prouve que nous parlons toujours pour dire n’importe quoi ». La pensée danse en dessinant : « Un corps s’introduit dans le mouvement d’une pensée qui prend la forme d’un simple geste ». La calligraphie, le dessin, la vision elle-même, respirent musicalement : « Le vide vibre entre des mots qui sont écrits pour faire écho au silence musical d’une vision ». Le rythme nous oriente vers l’Afrique : « Une pensée exilée dans un rythme écoute des lettres qui interprètent un retour à l’Afrique ». Retour à un fétichisme qui ne serait pas celui de la marchandise, ou de l’or, de la monnaie ? « Une chose nous attire dès qu’elle nous apprend à représenter l’inutilité d’un objet théorique ». Et « Les mots sont identiques aux choses car ils précisent notre étrange relation avec le silence ».

 

            L’instant est celui de l’éveil : « Nos chutes dans le vide découvrent des sensations qui excitent la progression de nos éveils ». Et « Une vision est évidente lorsqu’elle constate que nos yeux agissent sur l’éclosion d’un éveil ». Réminiscence ? « L’odeur d’une sensation primitive s’intensifie pour putréfier le sens d’une émotion éduquée ». Temps recherché ou non, « Tous nos oublis s’égarent dans notre mémoire pour être retrouvés au moyen de nos éveils ». Et dériver au fil d’une écriture : « L’histoire d’une phrase raconte le retour d’un instant qui imagine l’exil d’une ligne fictive ». Autre nom de l’éveil : l’illumination. « Les illuminations nous libèrent si nous occupons la place du temps pour appartenir au vide ». Habiter musicalement le chaos, qui « trouve sa raison d’être s’il nous révèle que le monde est organisé par la musique ». Dieu, écrivait Cioran, doit beaucoup à Bach.

 

            Par-delà le bien et le mal, le mieux (on dirait du Leibniz) : « Une erreur est sans aucun doute nécessaire si nous l’avons améliorée avant de la commettre ». Ainsi, « Le bien s’ajuste avec le mal au risque de préciser l’inutilité d’une opposition complaisante ». Le rire la franchit : « Nos rires sont plus légers que nos paroles car ils soulagent notre raison de sa pesanteur ». Et « Notre mélancolie se soigne avec des vérités qui prennent un sens dès qu’elles nous font rire ». Comme secoués par un rythme, « Nos rires sauvages traduisent un message du cosmos pour dévaster nos discours civilisés ».

 

            Jaffeux l’affreux Jojo, le cancre, parle de « nous », de cette humanité à laquelle Novalis confiait le « rôle humoristique ». Humour nécessaire, nous dit Jaffeux : il « satisfait chacune de nos inquiétudes parce qu’il se moque de nos plaisirs frivoles ». Ni bien ni mal à l’état pur : « L’humour tragique d’un alphabet noir ensorcelle une page qui joue avec sa pureté absurde ». L’obscur vire au lumineux : « L’obscurité cruelle de notre condition illumine l’absurdité tragique d’un monde comique ». Tragi-comique (une lignée (Schopenhauer – Nietzsche- Rosset – Jaffeux ) ? Le noir vire à l’humour quand l’humour vire au noir. Un fou rire relie les Courants vides aux Courants fous. « Nos folies se rassemblent pour décoder une société déboussolée par son instinct grégaire ». Quand « Nos opinions difformes nous condamnent à reconnaître les grimaces d’une liberté servile », Jaffeux entraîne notre « liberté incompréhensible » (« liberté libre », disait « un autre »), celle que « commentent toujours » les « vérités » qui « nous mentent », à en rire.

 

 

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