Étienne Anheim- Pétrarque. Portrait de famille par Pierre Vinclair

Les Parutions

1 mai
2026

Étienne Anheim- Pétrarque. Portrait de famille par Pierre Vinclair

Étienne Anheim- Pétrarque. Portrait de famille

 

 

            Étienne Anheim est historien et lecteur des poètes ; son livre grouille de références complices à Villon, Pernette Du Guillet, Baudelaire, Verlaine ou Mallarmé, autant qu’il repose sur un ensemble académiquement irréprochable de références bibliographiques. Son « Portrait de famille » nous offre une lecture critique (c’est-à-dire non-dupe des tours et arrangements de son auteur, ou de sa rhétorique) de la correspondance de Pétrarque, en la rapportant diachroniquement à l’histoire de la poésie (d’Ovide à Roubaud en passant par Dante et les troubadours) et synchroniquement aux institutions sociales de l’époque, afin de montrer comment s’y définit la figure moderne de l’écrivain : « Inventer une vie d’écrivain au XIVe siècle, comme le fait Pétrarque, c’est donc s’inscrire dans un cadre familial, social et politique, tout en en faisant la matière de son œuvre par un processus de sublimation nourri par l’Église. » (p. 193) L’enjeu est triple : il s’agit de lire une œuvre (la correspondance d’un auteur, comme document et comme objet travaillé, c’est-à-dire dans sa référentialité autant que dans ses rapports avec des modèles, tel Cicéron) ; d’en tirer le portrait d’un individu et de ses proches ; de donner enfin des éléments pour comprendre une structure sociale dont nous avons hérité, en essayant de neutraliser « l’effet de boucle consistant à étudier Pétrarque à l’aide de concepts qu’il a lui-même contribué à engendrer » (p. 26).

            L’essai s’organise en quatre grandes parties : la première s’intéresse aux ancêtres de l’auteur du Canzoniere (notamment son grand-père, son père et sa mère), la deuxième se focalise sur les rapports du poète à son frère, la troisième se concentre sur la figure — réelle, imaginaire et symbolique — de Laure, et la dernière sur les enfants du poète. Il s’agit de mettre au jour deux séries d’opérations dans la « construction de soi » de Pétrarque : d’une part, des identifications-distinctions, au gré desquelles le poète emprunte ses caractéristiques à des individus ou s’en démarque ; d’autre part, ce qu’on pourrait appeler des « objectivations », au gré desquelles il définit telle ou telle personne comme le référent de son chant, construisant donc sa propre subjectivité par l’acte de poser autrui comme objet. Sans surprise, la distinction masculin/féminin correspond à cette partition, puisque les partenaires d’identification sont tous des hommes (le grand-père, le père et le frère principalement) alors que les muses-objets (la mère, Laure) sont des femmes. Étienne Anheim finit donc sans illusion sur cette constatation : « Depuis la fin du Moyen Âge, le poète est un homme, qui a des amis masculins et des amours féminines. Le monde des lettres suit des règles symboliques qui, comme le montre Pétrarque, non seulement ne dérogent pas à l’ordre patriarcal, mais le redoublent bien souvent. » (p. 268).

            On apprend une foule de choses dans cet essai, qui donne beaucoup à penser non seulement sur Pétrarque, sa correspondance et le reste de son œuvre, mais également sur les institutions de l’époque et la généalogie des nôtres : au détour d’une phrase, l’analyse n’hésite pas à tirer des aperçus très généraux de simples détails biographiques, parfois au risque de donner le vertige à son lecteur, comme lorsque l’auteur note que « l’écriture transfigure un obscur notaire de campagne en un sage biblique, en faisant de son expérience familiale un archétype pour saisir l’apparition de la figure de l’écrivain — et peut-être le surgissement de tout ego, de tout sujet, du moins dans le contexte des sociétés européennes du Moyen Âge. » (p. 46) Les plus passionnantes sont les parties centrales : celle consacrée au frère Gherardo (dont la vocation religieuse permet à Pétrarque de construire, par différence, celle d’écrivain, qui offre elle aussi une « vie posthume », même si c’est « une vie zombie », p. 136) et celle consacrée à Laure, bien sûr.

            Quoiqu’elle reprenne des traits de la mère réelle, Laure est sans doute une invention littéraire, tirée d’une lecture d’Ovide et de la volonté de se comparer à Dante. Elle permet à Pétrarque à la fois de sublimer et de pousser à la limite son désir de poésie et de gloire : « Le Canzoniere est la longue et tumultueuse histoire de son amour pour la poésie, parfois récompensé, et de sa passion toujours recommencée pour l’écriture. De même, le Secretum peut être relu en imaginant qu’à chaque fois que Pétrarque parle de Laure, il parle en fait de la poésie. » (p. 185) Mais il n’en va pas là seulement d’un caprice d’écrivain, car Pétrarque intervient à la suite de toute une tradition poétique d’une part (celle de l’amour courtois), et dans un contexte social précis d’autre part, où la femme, l’amour de la femme et la famille sont précisément codés culturellement (la chrétienté du XIVe siècle). En replaçant le geste de Pétrarque dans cette généalogie et ce contexte, l’analyse creuse une profondeur sociologique qui éclaire en retour les textes poétiques d’une lumière plus intense, comme dans cette page puissante : « De Laure au laurier, de l’amour d’une femme concrète à son allégorie glorieuse, le chemin semble clair : le cadre de la parenté, à travers le mariage, fournit une matrice spirituelle pour penser le nouveau statut de l’écrivain et son aspiration à la gloire. Cette fausse simplicité dissimule un vrai problème : comment et pourquoi l’amour de la gloire a-t-il pu entrer dans le jeu lyrique hérité des XIIe et XIIIe siècles, et se substituer au jeu de la dame, du seigneur et de Dieu, qui était au cœur de l’idéologie féodale et ecclésiale ? La situation sociale de Pétrarque n’est pas indifférente à cette transformation profonde du legs courtois. La cour avignonnaise dans laquelle il grandit et passe sa jeunesse est une société à la fois curiale et cléricale. L’héritage des troubadours s’y mêle aux premières recherches philologiques latines et à une lecture approfondie des Pères de l’Église, à commencer par Augustin. Mais elle est aussi le centre d’élaboration des nouvelles normes juridiques et théologiques régissant la société chrétienne et d’une bureaucratie appuyée sur la pratique intensive de l’écrit administratif. Cette nouvelle configuration curiale n’est pas seulement le contexte d’émergence d’une nouvelle figure de l’écrivain. Elle en est, à bien des égards, le texte — si on entend par là la matière même de l’écriture poétique, dont la connaissance est nécessaire au déchiffrement de l’œuvre dans sa pleine dimension symbolique. » (p. 180)

            Traiter les lettres de Pétrarque tour à tour comme des documents (pour en tirer des informations sur les vies vécues), des fictions (travaillées, retravaillées, impossibles à prendre au pied de la lettre), des symptômes (de l’organisation sociale de l’époque) et des opérateurs (transformant cette organisation en en faisant advenir de nouvelles figures) est sans doute beaucoup, dans l’absolu ; mais la réalisation de ce projet ambitieux régale le lecteur à la mesure de sa difficulté !

 

 

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