Laurent Grisel - Odes zaux zoiseaux par Jacques Demarcq
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de la pédagogie en vers
Après une observation des poules de basse-cour, une explication des « pluies d’oiseaux » déshydratés, un hommage aux sauveurs d’hirondelles et une ode aux grues cendrées, Laurent Grisel se lance dans une épopée sur les climats. C’est ambitieux ! Le genre épique, qui embrasse l’histoire du monde ou d’un peuple, a tenté peu de poètes depuis La Légende des siècles ou les Cantos de Pound. Grisel est plus bref (une soixantaine de pages), mais la dimension planétaire des climats est en soi épique, sans besoin de forcer le ton. Il lui suffit de rapporter des faits, presque à la manière de Reznikoff*, et de les expliquer avec la rigueur de Lucrèce dans De rerum natura, autre épopée dont le livre VI aborde la météorologie.
Modeste, Lucrèce pensait que l’hexamètre dactylique adoucirait son propos matérialiste. Il lui donne au contraire un élan. De même Grisel rend vivant un exposé complexe par une versification variable mais rythmée. Aux données chiffrées des rapports du GIEC, que les journaux s’efforcent de résumer, il préfère des exemples concrets plus immédiatement démonstratifs. Le premier est celui des Mundurukus, en Amazonie : « peuple en lutte autrefois contre l’exploitation du caoutchouc / les arbres saignées de leur sève / les hommes transformés en travailleurs » ; puis « peuple en lutte contre l’orpaillage » ; aujourd’hui « en lutte contre la construction des barrages » dont l’électricité « qu’on dira verte, propre / ira aux fonderies d’aluminium / pour les fusées, pour les avions / pour les éternelles fenêtres des petites maisons ». Bref, des sauvages auxquels voler leur terre et leur tranquillité au nom de la sainte croissance. Un refrain scande les épisodes : « la lutte entraîne la répression / qui entraîne la lutte / qui entraîne la répression / qui entraîne la lutte », en un cercle vicié par les politiques qui polluent la vie jadis naturelle d’un peuple.
Un même cercle régit l’effet de serre. Grisel explique la chimie des gaz qui le composent : vapeur d’eau H2O, dioxyde CO2, ozone O3, méthane CH4, aux « molécules de trois atomes ou plus », dans une « atmosphère composée à 99 % de diazote N2 / et de dioxygène O2 ». Son texte d’une grande clarté mériterait d’être diffusé dans les écoles, lycées, universités, associations, syndicats, à défaut d’atteindre jamais les parlements. L’histoire de Vénus (la planète) résume ce qui menace la Terre : « la montée en puissance du Soleil évapora les eaux / la vapeur créa un puissant effet de serre / qui évapora encore plus / ce qui libéra les dioxydes / [le CO2] remplaçant l’eau évaporée / ce qui chauffa encore plus la planète // stable aujourd’hui / entre 446 / et 482 degrés ».
Suit l’exemple du Kilimandjaro : « en 100 ans, la grande montagne a perdu / plus de 80 % de ses neiges ». Moins de ruissellement « donc moins d’arbres / donc moins d’eau des nuages accrochée par les arbres / donc moins d’arbres / et de saison en saison / de moins en moins / d’eau / d’arbres ». Or, « moins de forêts c’est moins de pluie ». On savait ça dans mon enfance. Il pleuvait davantage à Compiègne, bordé par une vaste forêt, que dans les plaines alentour. On apprenait au lycée que l’Espagne s’est désertifiée au Siècle d’or quand on a abattu les arbres pour construire des caravelles.
Grisel de poursuivre en expliquant comment se forme un ouragan, avant de raconter le cyclone Katrina qui a ravagé La Nouvelle Orléans, où les tornades sont fréquentes : The Man Who Saw the Flood de Richard Wright, date de 1961 (trad. fr. en Folio). Sauf qu’en 2005, les autorités se sont empressées de maintenir l’ordre plutôt que d’organiser les secours : « 300 hommes de la Garde nationale sont envoyés / avec autorisation de tuer / elle dit, la gouverneure de la Louisiane, d’une voix fière, réjouie, menaçante / “ces troupes reviennent d’Irak / elles sont bien entraînées” ». Les politiciens ne savent qu’aggraver les effets de leur imprévoyance.
Autre exemple : « tous les glaciers de la région fondent » autour de La Paz, en Bolivie. Les chaleurs augmentent et les assoiffés. Et Grisel de conclure sans illusion : « il faudrait une mobilisation générale d’inventions, de coopération / il faudrait, il faudrait / il y a tellement de possibilités ». Autre catastrophe : « nuit du 21 août 1986, au Cameroun, dégazage [du méthane] du lac Nyos / tout le monde dormait / plus de 1700 morts étendus sur leur couche, le matin ».
Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir la suite. La pensée de Grisel repose sur des bases scientifiques et son écriture est efficace. Vers la fin, il cherche d’autres issues au réchauffement que celles de « Monsieur le Marché » ou des nouvelles technologies. Mais « toutes se heurtent, se heurteront / aux tenants / du pillage universel ». Que faire, « déposséder les possédants de tout » et rêver de collectivités locales frugales et rousseauistes ? L’épopée de Grisel date de 2015, elle a été publiée la même année sur publie.net, avant cette réédition corrigée. En 10 ans, le climat, y compris idéologique, n’a cessé d’empirer. De droite, de gauche ou de l’extrême centre, des dictatures aux restes de démocratie, les vieilles copies font figure d’idée, l’intelligence devenue artificielle, et c’est à qui propose un éternel chemin de croissance jusqu’au calvaire.
* Cf. Témoignage, Les États-Unis, trad. Marc Cholodenko, P.O.L., 2012 ; et Holocauste, trad. Auxeméry, Prétexte, 2007.