Décorateur de l'agonie de Jean-Paul Klée par Jacques Demarcq

Les Parutions

12 mars
2014

Décorateur de l'agonie de Jean-Paul Klée par Jacques Demarcq

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

Qu’est-ce qu’un poète ? Jean-Paul Klée. Cela ne fait aucun doute, alors que pour beaucoup… Jean-Paul Klée, parce qu’à 70 piges, ce poète rajeunit, son écriture plus tonique et réjouissante que jamais.

     Je l’ai croisé, trop peu, à Strasbourg, il y a dix ou quinze ans. Il ne sort guère de ce trou, le sien, d’où son manque de reconnaissance dans la « France de l’intérieur » comme certains disent là-bas. Ses origines, un père résistant assassiné au camp alsacien du Struthof (sur lequel il a écrit La Crucifixion alsacienne, 1970, et Retour au Struthof, 1994) et ses combats de pacifiste écolo (qui lui ont valu, distinction rare, d’être radié de l’Éduc nat en 1991) expliquent peut-être sa posture d’exilé en son pays, celui des obéissants malgré-nous. Il y est néanmoins salué par des personnages à part, comme le poète Claude Vigée.

     Jean-Paul Klée écrit cinq cents poèmes par an. Ce ne serait que graphomanie s’il n’avait : 1°, un esprit curieux de tout, détaché de soi, bondissant d’humour ; 2°, un art du zigzag et du rebond qui fait se rattraper le vers à ses déséquilibres ; 3°, une conception du poème comme sac à malice dans lequel secouer le bric-à-brac du monde. Résultat : les poèmes de Jean-Paul Klée sont aussi débordant de vitalité que leur sujet peut être inquiétant, la mort souvent présente au détour de re?exions sur l’actualité, rencontres de hasard, souvenirs, lectures diverses. Un simple exemple :

 

le cercueil

 

interlope loterie Un tel est mort

à 15 ans et demi sans avoir

une seule fois aimé ni peut-ê

tre joui C’était un garçon radi

eux mais les Dieux ont préféré

l’enlever à la niaiserie D’ICI & les

vaseux vers luisants l’ont pleuré

combien d’années, perdus qu’ils sont

dans l’affreuse gabegie !… « Ah disaient

-ils Sa blondeur n’est plus avecque nous &

qui peut savoir s’il a seulement connu

son propre corps une seule fois ?… »

L’accident de moto a pulvéri

sé l’être merveilleux

 

     Qu’est-ce qu’un poème ? Bref ou long, cent mots ou trois mille mètres, c’est un parcours d’allure spontanée sur une piste consolidée de lectures, techniques, traditions lointaines ou récentes. Jean-Paul Klée, qui sait lire la vie comme ses mots, écrit avec un naturel baroque.