Nakamura Minoru - Arbre par Jean-Claude Leroy
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Après Ayukawa Nobuo (1920-1986) et Tamura Ryûichi (1923-1998), Karine Marcelle Arneodo, traductrice, et les éditions La Barque nous font découvrir, avec la personne de Nakamura Minoru (né en 1927), un autre poète majeur du Japon contemporain, toujours en activité malgré son grand âge.
« Tout à coup ‒ les arbres du bord du chemin s’avancent vers moi ;
entre deux immeubles, le ciel s’ouvre brusquement. » [p. 16]
Écriture épinglée dans la toile des éléments, saisons impératives, cheminement esseulé à travers le temps qu’il fait… Mouvement de mots et de boue mêlés à l’existence quotidienne coulant sans césure… Nakamura Minoru rassemble dans ses vers les plans normalement disjoints d’un espace où l’être ordinaire, quoique relié à la nature, veut s’en croire séparé, comme témoin de son égarement ou de sa perte.
« À chaque coin de rue, un moi surgit, arborant un sourire de façade,
puis se cache de nouveau ‒ et je me retrouve seul » [p. 16]
S’il avait dans un premier livre (publié en 1950) défié les angoisses mûries dans la guerre et la destruction, il prend ici (quatre ans plus tard) la figure de l’arbre pour exprimer la résistance à l’épreuve de courants contraires. Axe de liaison entre l’épaisseur de la terre et la fluidité de l’air et du ciel, l’arbre est ici comme un corps de soi-même ignorant la crainte et la précarité. Moyen de souligner combien, au regard de l’infini et turbulent recommencement du temps, le destin de l’humain comme sa condition sont soumis précisément à la crainte et à la précarité.
« Si je ne suis pas le gardien de moi-même,
je ne saurais être celui de mes frères. » [p. 14]
Dans une notice riche d’informations et de compréhension, Karine Marcelle Arneodo nous expose notamment que la langue de Nakamura Minoru est « d’une fatigue profonde ». « L’épuisement du corps, du temps, la répétition, ‘‘l’usure’’ sont des motifs qui irriguent le recueil tout entier. », insiste-t-elle, à raison.
Fixité de l’être au bord des choses. Ponctualité de la seconde immergée dans le gouffre du temps, pluriel dilué dans le singulier de la subjectivité, l’auteur d’Arbre nous fait vivre l’instant sous peine qu’il ne s’en produise plus d’autres. L’arbre continuera sans rien dire, tandis que chacun de nous sera effacé par accident ou par vieillissement naturel. « … je sombrerai dans le sommeil, l’arbre continuera de croître en silence. » [p. 17]
« Comme un raz de marée,
disant que si l’on attend,
rien ‒ rien ne viendra jamais. » [p. 9]
L’âge qui nous habille aussi nous pèse et nous défait peu à peu. « Le poète retire sa voix comme une marée qui descend » nous dit encore Karine Marcelle Arneodo, mais alors c’est tout ce qui n’est pas lui qui se met à parler. Justement parce qu’il était là.