Corne et liens par François Huglo
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Le théâtre français remet Rodrigue en selle. Et le rap français s’empare du Cid : flow, punchlines, battles. Le vieux potache retrouve un professeur entre les pages du Lagarde et Michard. Un père jésuite qui, dans un collège où la seconde était appelée « humanités » et la première « rhétorique », lui avait enseigné la dissertation. Les tragédies de Corneille en sont pleines : thèses, antithèses, forces concurrentes, qui tissent ou rompent des liens face à la corne d’un danger, ou de la mort. Tauromachie avant Leiris. Corneille versus Racine : le baroque jésuite, aussi espagnol qu’Ignace, la passion comme moteur, faces aux machines infernales du jansénisme où elle consume et corrompt. Pulsion de vie contre pulsion de mort. Passion joyeuse contre passions tristes. Liberté, responsabilité, face au « tout est foutu », aux déterminismes des assignations à résidence. Sublimation dans l’action, face aux « tous pourris »
Quand Auguste dit « Je suis maître de moi comme de l’univers », cette maîtrise est volontariste : « Je le suis, je veux l’être ». Elle est technique, et tactique. Quand il dit « Soyons amis, Cinna », la grandeur d’âme, ou noblesse de « cœur », est indissociable du calcul politique. La diplomatie l’emporte sur la guerre : « Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère ». Le héros est celui qui montre l’exemple, un enseignant, qui de ses disciples fait des égaux. Par la méthode du discours. Le cornélien est proche du cartésien : « Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien », écrit Descartes, qui comme Corneille (mais plus tard) fut élève des jésuites. L’inégalité n’est pas de naissance mais de point de vue : « La diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses ». Les « longues chaînes de raisons » prennent en exemple « les géomètres », chez Descartes comme chez Spinoza. Corneille en avait tresssé des guirlandes. En hommage posthume, son rival (son antithèse) Racine écrivit : « Il fit voir sur la scène la raison, mais la raison accompagnée de toute la pompe, de tous les ornements dont notre langue est capable ». Chez les baroques, l’ornement devient organique, en particulier sous les doigts (et pieds) de l’organiste. La rhétorique cornélienne hérite de Cicéron. Juridisme romain, égalité devant la loi. Et la rhétorique hugolienne hérite de Corneille.
La « tempête sous le crâne » de Jean Valjean peut être qualifiée de cornélienne. Le bien et le mal, « les rayons et les ombres », s’affrontent à coups de formules tranchantes, qu’aiguisent les contrastes, les oxymores. Chaque paragraphe du roman est construit comme un vers, en des dialogues dont La Mennais aurait pu écrire ce qu’il écrivait de ceux de Corneille : « Les réparties soudaines se croisent, se choquent en montant toujours, telles que deux aigles qui se combattent en haut des airs ». Il vantait « sa parole concise et nerveuse dont les muscles se dessinent comme ceux de l’athlète nu ». On pense à Greuze, à David, à Rude : « Aux armes, etc. ».
La réplique du Dom Juan de Molière « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre son huit », est hautement cartésienne (sans le savoir). Le Dieu de Descartes n’est pas plus personnel, pas plus miraculeux, que ceux de Spinoza (la Nature ») et de Leibniz : « le géométral, dont on ne saurait parler que du point de vue divin » (Michel Serres, L’Interférence). L’ordre de la « méthode » cartésienne, la combinatoire leibnizienne, préfigurent l’ordinateur. Après l’animal-machine de Descartes, le devenir machine de sa méthode ordinatrice, nous connaîtrons le corps machine et l’homme machine du matérialiste La Mettrie, les machines désirantes et machines de guerre de Deleuze et Guattari. Machineries du théâtre baroque (contre-réforme), Deus ex machina, Dieu des philosophes et des musiciens, « wondrous machine » (Purcell, Ode à Sainte Cécile), « soft machine » (Burroughs, Robert Wyatt).
Dans Le Pli -Leibniz et le baroque, Deleuze décrit une énergétique et une dynamique. De même, Corneille plie et déplie, complique des intrigues et déploie des tirades, enchaîne les arguments. L’art oratoire, depuis Démosthène et Cicéron, obéit à la machinerie du souffle, en le maîtrisant.
Pas plus de héros de droit divin chez Hugo que chez Corneille. Ce sont héros intimes : « Mon père, ce héros… » des guerres napoléoniennes, comme le père de Marius dans Les Misérables. Qu’importe la naissance : exemples, modèles, l’évêque de Digne est un héros, Gavroche un autre, et Fantine, Cosette, Eponine, Marius, mais ni les Thénardier, ni Javert, que Corneille qualifierait de « médiocres ». Ces héros sont aussi accessibles que la musique de Bach, père et enseignant qui « a beaucoup travaillé », aurait-il dit en mourant, beaucoup calculé, divinement et avec passion(s), et beaucoup fait travailler, entretenu chez les autres sa capacité d’admirer, à travers ce qu’on ne peut appeler des plagiats : Buxtehude, Corelli, Vivaldi, furent ses héros, voire ses idoles, ses fétiches. Le baroque cornélien et leibnizien trouve des échos chez Bach, dont l’interprétation sur instruments anciens, depuis les années 70, par Nikolaus Harnoncourt, Gustav Leonhardt, les frères Kuijken, Jordi Savall, et beaucoup d’autres, cherche à retrouver la rhétorique qui a présidé à l’écriture des œuvres.
Rien d’inné. Ni péché originel, ni race, ni classe, pas plus de gratuité de la grâce que de la damnation. « Tout à la pointe de l’épée », comme pour le loup de La Fontaine, et « Nous sommes condamnés à être libres », formule d’un philosophe plus cartésien qu’heideggerien, lecteur de Michel Zévaco. « Mon maître c’est moi », dit Pardaillan. Cette réplique nous rappelle celle d’Auguste : « Je suis maître de moi… ». Illusion de maîtrise ? Face à Cinna, elle n’est jamais acquise, est toujours exercée, risquée, menacée par la corne du réel. Dans L’Illusion comique », Matamore incarne une « berlue identitaire » (Frédéric Schiffter) proche de celle de Don Quichotte nostalgique d’un féodalisme révolu. Le très hugolien Jean Rousselot est aussi cornélien, quand il écrit : « L’homme est au milieu du monde » (de son monde, de celui qu’il conçoit, construit et peint : de son point de vue), ou « Didactique, qu’y puis-je ? / Ma seule raison d’être est de plaider je plaide », ou : « Ni Dieu ni maître ni moi / Serait sa devise s’il / N’avait besoin de remords / Et autres vertugadins // Pour se demeurer visible ». Du théâtre, toujours du théâtre…
