Jean-Marie Gleize (1946-2026) par Véronique Vassiliou
- Partager sur :
- Partager sur Facebook
- Épingler sur Pinterest
« suite de présents »[1]
À Joëlle et Aurélien
« Il y a plusieurs façons de raconter cette histoire. Aucune n’est la bonne. »[2].
Il a choisi de partir dans l'avant-printemps. Sans douleur. D'un coup. Dans les bras de Joëlle. Devant son verger, à Volx. Lui qui a tant semé, essaimé. Lui qui a vu pointer tant de jeunes pousses. Il ne pouvait faire mieux.
Pas d’agonie. D’un coup, sans douleur. Chez lui, dans les bras de Joëlle, sa compagne de toujours.
Il n'empêche. Si, pour lui, une fin sans prolongation était la plus belle, pour Joëlle et Aurélien, pour les autres, pour nous, c’est un coup dur.
Je ne peux plus que me souvenir, aujourd'hui. Et je me souviens de tant et tant.
De ses cours, dans les années 80, où il se balançait d'avant en arrière sur sa chaise, en fumant pour oublier le stress du prof. Et pourtant, il était l’antithèse de l’universitaire, de l’agrégé. Tranquille, ouvert, curieux, attentif aux uns et aux autres, amical, nous regardant croître, amusé, sans nous contraindre.
Il faut imaginer qu’enseigner la poésie contemporaine dans un cursus de lettres modernes, en ces années-là, déployer ce monde aux yeux des étudiants, c'était une révolution. Pour tous ceux qui en rêvaient, ça arrivait enfin.
Car il l'abordait, la poésie. En pirate. Pleinement et de côté, hors des cénacles. Et nous, à ses côtés, on était ses comparses. Il nous laissait la bride sur le cou et on galopait. Un peu de travers, plus ou moins bien, mais on galopait. Et les champs qu'il ouvrait, c'étaient des horizons.
Nous n'étions pas une cour (les autres enseignants en avaient et ça le révulsait), nous étions une troupe, un groupe au sens poélitique. Nous avions adhéré à la poésie contemporaine, autrement dit à un non-parti, et notre « révélateur », c'était lui. Un révélateur, comme en photographie argentique. Tout d’un coup, de l’obscurité, émergeait un monde. Et si j’évoque la photographie argentique, c’est qu’il en était si proche, avec Denis Roche.
Vous l'aurez compris, je ne ferai pas le balayage ordinaire de la vie d'un homme. Il n'aurait pas eu envie de ça.
Pas envie qu'on dise quel grand spécialiste de Ponge, il était. Combien Poésie et figuration, A noir nous ont imprégnés. Que les questions de littérarité et du lyrisme qu’il a soulevées sont encore à l’œuvre grâce à lui, qui les a chamboulées.
Pas envie qu'on dise qu'il était l'un des rares, si ce n'est le seul, à avoir cette liberté de pensée qui lui permettait de nous éclore, de nous réunir en cercle, un pied dedans, un autre dehors.
Pas envie qu'on dise qu'il a réussi ce tour de force - jusqu'à la fin, peut-on dire « fin », dans son cas ? Alors qu'il est vivant en chacun de ceux qui ont eu la chance immense d'avoir été à ses côtés - d'être tout en un : enseignant, critique, créateur de revue, poète et ce, jusqu'au bout des ongles.
Peut-être était-ce pour toutes ces raisons qu'un pan de poètes contemporains ne l'acceptait pas, le critiquait, trop ceci, trop cela, etc. Et qu’il en souffrait, ne comprenant pas cette hostilité teintée de jalousie devant cet être, si flottant et si ancré. Il prenait parti, lui.
Grâce à lui, j'ai découvert Francis Ponge, Denis Roche, Hubert Lucot, Bernard Vargaftig, Anne-Marie Albiach, Roger Giroux, André du Bouchet, Jean Tortel, Dominique Fourcade, Emmanuel Hocquard, Danielle Collobert, Mathieu Bénézet et tant d’autres.
Inutile de vous dire qu'il a fallu (un peu) oublier tout ce beau monde pour se frayer un chemin et trouver sa voix/voie. On pourrait en parler, entre vétérans du (non) parti poétique de JMG : Nathalie Quintane, Olivier Domerg, etc. Comment dévier quand on est allé à si bonne école ?
Je me souviens de Nioques, de son envie de créer une revue, de la première réunion exaltée à Crest, chez Jacques Clerc, qui allait l’éditer à La Sétérée. Il y avait Michel Crozatier, Patrick Sainton.
Nioques (de l’avant-printemps), là où il pouvait accueillir les écritures et ses amis artistes qu’il tenait à porter, montrer, exposer.
Je me souviens encore de la « non-porosité » de Nioques, de ses partis pris (Ponge, évidemment) très forts, si novateurs dans le petit cercle des poètes autocrates d’alors. Une revue sans impérialisme, contrairement aux autres (exceptée Java).
Je me souviens de ses formules parodiques du Président Mao. Celle-ci, il aurait pu l’inventer : « Comme le président Mao le disait, avant la mort, il y a la vie ».
Je me souviens de ses théorèmes, issus de son manifeste indirect que je me répète souvent : « La poésie n’est pas de circonstance » ou « La poésie n’est pas l’expression de soi ».
Je lui dois tant.
Enfin, il y a le poète, Jean-Marie Gleize, aux si beaux livres. Voici ce que j’écrivais sur Léman, écrit en regard de la sclérose en plaques du frère de Joëlle, ces mots qui résonnent aujourd’hui et que j’intitulais, en le citant : "Une succession de pertes".
« Il y eut un "journal, suite de présents, de traits vifs au présent". Jean-Marie Gleize voit de l'intérieur les atteintes subies par l'autre, une sclérose, l'inéluctable. Une histoire, celle de la maladie, celle d'une succession de pertes. La perte des mouvements puis celle de la parole. Il y eut un passé, c'est un présent et c'est un futur. Un futur absent.
Une suite de phrases, une suite de saisies (photographiques). Jean-Marie Gleize fixe, cherche à fixer ce qui va disparaître. Seule alors la prose, lente et longue, sans mouvement le reflète... La poésie affleure, impossible.
Ici, Jean-Marie Gleize s’écarte définitivement des autres. Ici, j'ai découvert Jean-Marie Gleize. Prise par ce silence, par cette eau (Léman, le lac, le Rhône, le fleuve) qui engloutissent lentement, sans fin. Il faudrait restituer les titres pour saisir, pour dire un peu ce qu'est ce livre, cet émoi :
Léman/ Comme/ Sans adresse/ De la réalité. Cela/ L'atelier de dissolution/ Léman, comme un point/ Wuhan, Hubei/ Cruauté de l'espace/ D'une vérité géographique/ Après la fin des images/ Elégie/ Et c'est ici le cœur/ Le sommeil/ Cette ligne est une droite/ Les yeux se ferment/ Dire ce qui est/ Les cinq couleurs du noir/ Journal du lac/ L'écroulement/ Game over/ Scolies
Il resterait ainsi un poème, des vers, quelques clés. Il resterait le cœur ou la peur, ou bien encore la mort. »
« Écrire à mort. On ne peut faire autre chose. », écrivait-il dans Le principe de nudité intégrale.
Game over.
