François Jacqmin - Monochrome atteint par le vertige par Julien Boutonnier
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François Jacqmin, poète belge décédé en 1992, a laissé derrière lui une œuvre abondante dont une bonne part n’a pas encore été publiée. Après le passionnant Traité de la poussière, paru en 2017, les Éditions du Cadran ligné nous proposent ce Monochrome atteint par le vertige.
Les deux livres ont en commun de présenter l’écriture la plus abstraite du poète. Jacqmin y poursuit un effort ontologique radical. Le monochrome en question dans le titre n’y est pas tant appréhendé comme forme de l’Histoire de l’art que métaphore médiatrice d’une approche de la notion d’Être.
Le livre, quoique bref, est remarquable par sa composition. Trois parties, Monochrome atteint par le vertige, Poèmes abandonnés, De la blancheur, suivies d’une postface lumineuse de Gérald Purnelle, responsable de l’édition critique des œuvres complètes – un premier tome est paru en 2023 chez AML Éditions. Aucune note n’accompagne les textes présentés. Le lecteur est invité à les découvrir sans précautions ni explications. Le commentaire de Purnelle permet, dans l’après-coup, de situer le projet d’écriture de l’auteur et de comprendre le processus de création que reflète la distribution quelque peu énigmatique du sommaire.
Il n’est pas aisé de situer l’expression de Jacqmin. On pourrait évoquer les fragments promus par les romantiques d’Iéna, l’inachèvement constitutif qui les caractérise, il y manquerait toutefois la spéculation critique portée sur le geste poétique. Jacqmin rédige-t-il des notes ? L’énergie de ce Monochrome atteint par le vertige pourrait évoquer le rythme alerte de la main emportée par son propre mouvement. Pourtant la fermeté de la syntaxe témoigne d’une élaboration réfléchie. Si ces textes sont sans conteste aphoristiques, les passages à la ligne témoignent de leur appartenance au champ de la poésie. L’expression reste néanmoins rivée à l’effort de penser. Le corps et le monde sensible sont tenus à distance. L’écriture ici cherche à saisir une abstraction. Penser semble être la mise véritable du Monochrome. Toutefois, et c’est ce qui prête une vigueur singulière à l’expression du poète, penser l’Être ne requiert pas ici un discours bien ordonné. Penser implique le vertige indiqué dans le titre de l’ouvrage.
C’est par notre illusion de la rupture
de l’unité que nous parvenons à l’illu-
sion du concept de l’unité.
Le vertige est ce qui nous rapproche de
la réalité absolue du non-lieu de ce qui
est.
Le vertige est méthodologique. Il est l’état adéquat pour toucher le monochrome, soit l’Être, l’unité, l’un. Comme le titre le suggère, c’est par le vertige qu’il est possible d’atteindre le monochrome. Les passages à la ligne pourraient trouver ici une nécessité. Ils pourraient être l’usage raisonné du vertige dans la phrase, sa marque et son travail. L’Être ne se laisserait pas caresser par la prose, il y faudrait l’énergie de la coupe, la séparation de l’unité métrique et de l’unité de sens. L’enjambement serait l’expression d’un vertige recherché par la pensée. Nulle ivresse ici toutefois.
Ce qui se définit atteint sa solitude.
Le vertige est une mesure de la concupis-
cence de soi dont est affecté le monochrome.
Ici, le destin réside dans l’abstinence
de perspectives.
Y songer, c’est se placer sur le chemin
bleuâtre de l’uniformité ascétique.
À proximité de l’Être, le vertige n’est pas un émoi de l’emportement. Le vertige est de sobriété. Il sert à évaluer le mouvement désirant et auto-référencé qui emporte le monochrome. Le vertige n’est véritablement pas celui du sujet à l’affut de l’Être, il est celui du monochrome. Il demande d’adhérer à son « uniformité ascétique ».
Si le vertige est donc une méthode qui permet d’atteindre le monochrome, il est également le propre du monochrome, sa mesure, la tension qui attesterait une pression chromatique. Comme le titre l’évoque, cette fois dans un autre sens, le monochrome est lui-même atteint de vertige. Cette ambivalence du titre, que l’on pourrait comprendre comme un autre vertige, celui de l’impossibilité d’assigner un sens définitif, est à vrai dire l’ambivalence essentielle du monochrome sur laquelle l’écriture de Jacqmin elle-même fait fond et naufrage.
Le monochrome est la métaphore de l’Être, son « langage », le « prisme du un », « un resserrement ontologique de l’apparence », « une constatation éperdue de l’un ». S’il est appréhendé pour ses qualités formelles réelles, ce n’est qu’en tant qu’elles permettent de saisir des expressions qui rendent compte, non pas de l’Être – ce qui ne se peut pas –, mais de ce que l’Être fait au langage qui cherche à s’en approcher. Le monochrome atteint par le vertige, c’est aussi, sans doute, le langage atteint par l’Être. On pourrait dire que le monochrome est la pensée en présence de l’impossible saisie de l’Être. Quand chaque mot semble sur le point de ne plus rien signifier. Quand la moindre expression est susceptible de dire une chose et son contraire en même temps.
Le poète, livré à la raison d’une unité qui ne se ressent qu’en ce qu’elle défait la langue, s’obstine à forger cette langue. Il fixe des aphorismes étrangement souverains pour affirmer l’impuissance du langage. Au fur et à mesure qu’il s’immerge dans ces fragments, le lecteur assiste à un phénomène poignant : chaque vers semble contemporain de l’inachèvement (probablement constitutif) du projet de l’auteur. Chaque aphorisme semble se confier à l’oubli, comme si la proximité de l’Être rendait caduque toute adresse, clôturait l’écriture sur elle-même.
Les pages qui résultent des efforts (probablement un peu antagonistes) du poète et de l’éditeur sont une merveille de littérature. On assiste, incrédule, à quelque chose comme une contingence parfaitement alignée avec la nécessité et l’impossible.
Ce qui n’est qu’une seule couleur est
sensible au point de ne pouvoir exister
sans le secours d’une hypothèse.
Ainsi, ce qui est monochrome est inséré
dans une causalité chromatique qui vibre
à la proximité du néant qui tient ses
assises dans notre raisonnement !