Jasmin Limans - Tu ne sais plus ton âge par Frédérique Guétat-Liviani
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Jasmin Limans est un poète qui dessine. Il dessine les lettres de multiples alphabets : arabe, chinois, égyptien, hébreu… les fait danser ensemble dans un espace libre et commun. Il affranchit les lettres de leurs tâches domestiques, leur rend leur puissance occulte et vitale. Elles ne sont plus de simples outils servant à écrire des mots, à construire des phrases, elles existent par et pour elles-mêmes. Cette pratique du dessin nourrit son écriture. Dans Tu ne sais plus ton âge on retrouve derrière chaque vers, chaque mot, cet égard pour le mystère de la lettre.
Ne plus savoir son âge, est-c’est l’avoir su ? Ne plus le savoir ? Le savoir révolu ? Jasmin Limans compte jusqu’à 7, c’est suffisant, l’âge d’une raison, mauvaise ou bonne, ce n’est pas la question. La question, c’est le seuil. Viendra le temps du franchissement, pour l’instant Jasmin et son frère refont le voyage qu’ils faisaient lorsqu’ils étaient enfants, passagers à l’arrière, revenant d’Anvers la bien nommée. Le poème est turbulent, il débute par un mouvement vertical où les vers se fragmentent et s’affrontent, l’hexasyllabe les rythme. En chemin, les voix des revenants se mêlent à celles des vivants. Les enfants sont ballottés, entre l’ici et l’au-delà, le frère devient fantôme, les revenants prennent tous les draps, ils sont insupportables. Pour rester en vie, Jasmin leur répond du tac au tac dans un mouvement d’essuie-glace entre langue morte et lettres vives. Le corps des lettres, c’est le dernier rempart pour ne pas tomber.
« ils ne sont pas contents
ils sont très affamés
ton frère les regarde
tu ne sais plus ton âge
mais tu n’as plus sept ans
quand tu dors tu les vois
ils te scrutent de près
à quoi ça sert ta poésie
nique tes morts qu’on te dit »
Les revenants veulent tout bousiller, les vers sont en charpie, Jasmin les recoud, la musique ne s’interrompt pas. Le poème nous emporte dans une valse, tragique comme celle de Ravel, fragile comme la comptine fredonnée par deux frères sur une banquette arrière.
Au centre du poème, la ponctuation revient, le monde se stabilise. Le paysage du poème a changé, c’est un rectangle, un cadre bien tracé pour photographier la pensée avant qu’elle ne s’efface. Les hexasyllabes n’ont pas déserté, ici, ce sont eux les revenants.
« L’enfant ne pensait pas. Il était la pensée. Le temps le traversait. Il était une fois un affleurement de peau. Il était une fois tu ne sais plus ton âge. Tout le monde le sait. Tes sept ans sont des clous sur le front de ton frère. Des cailloux sur une tombe. Un frémissement absent à la surface des eaux. »
Une page tout à fait blanche marque la fin du paysage rectangulaire. Il faut la tourner. La dernière partie du poème retrouve sa verticalité. Apparaît alors la figure d’un grand-père joyeux, un grand-père légendaire, personnage de film ou de bande dessinée, et Jasmin le fait sien.
« Grand-père était unique et tu en avais deux
Et trois et six et quatre et puis vingt-quatre et une suite logique
Comme autant de maisons jusqu’à cinq mille quarante
Jusqu’à neuf cents milliards
Grand-père était gitan son ombre était des nombres »
Les vers roulent loin d’Anvers, loin du temps qui emporte les frères.
Maintenant plus de voyage à l’envers sur une banquette arrière, le grand-père est debout, les enfants avancent avec lui.
Quand on referme le livre, la main du grand-père s’ouvre, le poème y repose. Il est sans âge.