AVEC SES YEUX de Jacqueline Merville par Frédérique Guétat-Liviani

Les Parutions

12 juil.
2019

AVEC SES YEUX de Jacqueline Merville par Frédérique Guétat-Liviani

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

 

Au début, c’est la chute. L’auteure, jetée par terre. Le livre commence ainsi, par une perte d’équilibre, la sensation d’être entrainée vers le sol. Une chute libre, le corps abandonné. Mais aux Urgences de l’hôpital d’Arles, elle ne peut pas raconter cela. Elle dit qu’elle a glissé, elle invente un accident domestique, quelque chose de banal, ça passera mieux. Avec ses yeux n’est pas une fiction. C’est à l’assistance publique que la fiction est réservée. Le livre, Jacqueline Merville l’écrit pour retrouver l’axe du monde, sa vérité à elle, et reconstruire sa vision à distance, hors de vue. La chute, habituellement, est le contraire de l’ascension, mais dans ce livre, la chute n’entraîne pas vers le bas. Le bas ici, nous ouvre le regard sur l’inapparent.

Quelques jours plus tard, sa vue devient flottante et nuageuse. Est-ce l’orage en vue ? Le 11 novembre, un trou noir commence à se creuser au centre de sa vision. Le monde se morcelle dans son œil droit. Le 13 novembre, l’ophtalmologiste pose sur ses yeux le diagnostic : une membrane se déchire, et le trou qui entraîne l’assombrissement ne s’arrêtera pas à l’œil droit, le gauche aussi sera bientôt atteint par la déchirure.

Ce même jour, lorsqu’elle rentre chez elle avec ses yeux promis à l’obscur, la télévision diffuse les images d’un sang rouge qui sature l’écran, gicle partout. Elle ne fermera pas les yeux, le sang l’éclabousse, le monde la concerne, il faut le regarder. Peu importe la déficience visuelle. La cécité n’est pas toujours là où l’on croit.

Le livre est une succession de dix-huit temps de pose. On suit l’auteure, extradée de sa vue d’avant, qui nous livre au fil des pages, les métamorphoses de sa vision. Le nerf optique s’étire comme un long fil, sur lequel se greffent des fragments perceptibles qui nous guident vers l’invisible. Et d’un temps à l’autre, la maladie associée à la chute initiale ne nous laisse pas choir, bien au contraire, nous élève. Dans tous les livres de Jacqueline Merville, on retrouve cette capacité à absorber le tragique, l’extrême violence, le cataclysme, pour en faire œuvre. Cependant celui-ci creuse plus profondément encore et gratte l’écriture jusqu’à l’os.

C’est un livre à pellicule sensible qui fait entrer lentement la lumière afin que les images ne s’effacent pas. L’auteure, qui est également peintre, livre ses craintes, en premier lieu, celle de ne plus distinguer la couleur. « Qu’est-ce que ce trou noir à l’œil va me faire voir que je n’ai jamais vu… » Elle ne redoute pas ce qu’elle va voir, elle sait la transformation inévitable, ce qu’elle refuse, c’est l’altération. Elle voit le noir, ses nuances, le charbon et la cave de l’enfance. Cette enfance qui profite du noir pour faire son grand retour avec le frère somnambule : « Qu’est-ce qu’il voyait ou fuyait dans la villa familiale ? »

Pour retrouver la verticalité d’avant la chute, il ne faut pas avoir peur de l’obscurité, il faut apprendre à la regarder. Les mises au point s’enchaînent afin que rien ne se fige, la vue se brouille, les images s’enchaînent, se fondent puis se reforment un peu plus loin, sous un autre point de vue. L’auteure fait et refait la mise au point, dans la persistante recherche d’une profondeur de champ infinie. 

Mais cette recherche n’est nullement pathétique : « J’en prends plein les mirettes avant d’être une bigleuse intégrale ». L’humour traverse le livre, un humour tragicomique, semblable à celui des vieilles blagues yiddish. Et lorsque l’auteure, qui vit entre la France et l’Inde, reprend l’avion pour Bombay, elle assiste une fois de plus au mépris de classe des voyageurs de première. Cependant, elle se réjouit d’une chose : le trou maculaire n’a pas estompé sa révolte. Ouf ! sa conscience politique n’est pas aveuglée par sa vue altérée !

« J’ai un œil de prolétaire. À moitié aveugle je continuerai à voir les patrons et le prix des choses d’un sale œil. »

La spiritualité qui teinte les livres de Jacqueline Merville n’est pas en lévitation au-dessus de la masse. La masse, elle en est, elle fait corps avec tous ceux qui œuvrent, souffrent et disparaissent dans les guerres livrées par l’économie de marché. Et dans le paysage que sa vision déforme, elle parvient à distinguer nettement et solidairement la foule des sans-noms.

 Dans ce livre pas plus que dans un autre, elle n’écrit le nom de dieu. Elle écrit la divine parce que dieu n’a pas plus de genre que les anges, et qu’on pourrait tout aussi bien dire le dieu que la dieu. Mais le nom du mal, elle l’écrit souvent. Ici, elle le nomme mauvais œil, et sans le quitter des yeux, nous dit sa terreur de le voir se répandre sur le monde. Le livre s’achève sans chute, par une requête seulement :

 « Que le mal ne revienne pas. »