points, lignes, soleil de Pierre Garnier par Frédérique Guétat-Liviani

Les Parutions

03 mai
2017

points, lignes, soleil de Pierre Garnier par Frédérique Guétat-Liviani

  • Partager sur Facebook
  • Partager sur Google+
  • Google +1

Cherchez le Sacré au sein des choses ordinaires.
Cherchez le substantiel au sein du commun.

Rabbi Nahman de Braslav

 

 

Points, lignes, soleil. C’est le titre d’une anthologie de poèmes spatiaux de Pierre Garnier écrits entre 1984 et 2013. Le titre de cette anthologie fait forcément penser au titre de l’ouvrage théorique de Kandinsky publié en 1926 Point, ligne, plan sous-titré « pour une grammaire des formes ». Kandinsky y développe une analyse des éléments géométriques qui composent toute œuvre picturale du point de vue de la nécessité intérieure, fondement du geste artistique de l’humanité, sans lequel l’art se transforme en piètre divertissement.

Points, lignes, soleil ressemble plus à un abécédaire qu’à une grammaire. L’abécédaire de la langue inventée par Pierre et Ilse Garnier : la langue spatialiste. 23 formes minimales me semblent composer ce nouvel alphabet, parmi elles, bien sûr, on retrouve les points isolés ou constellés, les lignes à l’horizon, droites, courbes, brisées parfois. Et le soleil, ce cercle qui inonde de lumière toute l’œuvre de Pierre Garnier. On retrouve aussi le colimaçon, le A, le I, le E, la fenêtre et la croix…23 oui, j’en ai compté 23 mais c’est ma lecture à moi. Chaque lecteur pourra y déceler d’autres signes encore car la poésie de Pierre Garnier invite à l’invention.

J’ai débarrassé la poésie des phrases, des mots, des articulations. Je l’ai agrandie jusqu’au souffle … À partir de ce souffle peuvent naître un autre corps, un autre esprit, une autre langue, une autre pensée -/ je puis réinventer le monde et me réinventer. 

Cette anthologie propose un choix de 103 poèmes qui traversent l’espace du livre. De gauche à droite. À gauche, le poème. À droite, le passage du mot en 14 autres langues. À gauche, le tracé fragile du poème mot-figure au crayon noir. À droite, le poème imprimé, solidifié en lettres noires-figures rouges.

Ainsi l’idée de Pierre Garnier d’une poésie immédiatement transmissible et non plus traduisible est préservée.

Je me définis comme sans lieu disait-il. Ce livre met en espace ce passage incessant des frontières, entre lieu et non-lieu, dans le blanc de la page.

La poésie spatialiste investit le tout de l’espace, elle imprègne la totalité de la page. La marge est au centre du dispositif, la marge est partout.

La langue peut enfin accéder aux principes de détachement, de discontinuité, atteignant parce qu’elle s’ouvre et se délie, une infinie clarté.

La poésie de Pierre Garnier fait exploser la langue et la disperse. Les particules graphiques retrouvent leur autonomie dans l’espace de la page. La linéarité cède la place à la pollinisation et à l’arborescence.

Lieu de béance tout comme de surgissement, la page blanche disjoint les éléments linguistiques pour tisser des relations spatiales entre eux et leur permettre ainsi, d’échapper au parcage.

La signification du poème, c’est le fonctionnement même du signe, son rapport avec les autres signes et son rapport avec la réalité du monde.
La phrase est l’état de civilisation des mots. Le mot n’existe qu’à l’état sauvage.

La constellation Figure-mot de Pierre Garnier est bien différente des Konstellationen de Gomringer qui n’étaient constituées que de mots.

Les constellations Figure-mot ne portent pas de marques explicites qui pourraient établir la connexion texte-image.

Dans ce livre, les poèmes de Pierre Garnier nous interpellent par leur dépouillement, leur rejet de tout ornement. Comment de si petites choses peuvent-elles nous transmettre tant d’émotion et nous entraîner dans ce jeu de correspondances qui paraît infini ?

Peut-être simplement parce que ces poèmes redonnent corps au mot, à la lettre, au signe. Parce qu’ils amplifient la multitude des sens dans une constellation qui lie figure et mot par le seul fait de partager un même espace.

Le sens des poèmes de Pierre Garnier n’est jamais clos, défini, il reste grand ouvert.

La poésie de Pierre Garnier est douce, grave, légère, absolue, sombre, amusante, elle ne prétend qu’à l’infini.

Elle exalte la profondeur et la spiritualité qui jaillissent à l’improviste.

Les quelques signes, le presque rien, que l’on contemple, nous véhiculent en apesanteur.

Le mot en tant que lumière , illumine tout le corps de l’homme. Tout le corps de l’univers. déclare Pierre Garnier dans le Manifeste pour une Poésie Nouvelle, Visuelle et Phonétique en 1963.

Pierre Garnier, qui était né dans l’entre-deux guerres, se méfiait du langage qui avait servi à toutes les besognes …

peut-être pour la première fois dans l’histoire, une génération de poètes s’est trouvée en conflit avec sa langue. Entre elle et eux, il y avait le vide.

Les poètes ont pris conscience que la poésie se faisait dans le vide, que les mots eux-mêmes placés par le poète, devenaient des figures du vide, des formes, des forces primitives, des dessins, de l’énergie.

Le poème devient alors une figure d’énergie linguistique.

C’est à nous lecteurs de faire de la place, de laisser le vide s’installer, pour que la lumière puisse entrer.

Entre les deux tours des élections présidentielles, dans ce moment de grande obscurité, je vous invite à ouvrir ce livre pour laisser les poèmes circuler librement. Pas comme des marchandises, mais comme des êtres vivants. Afin de retrouver la lumière qui émanait de Pierre Garnier, cette lumière d’homme libre. Une lumière qui aujourd’hui, me manque terriblement.