Sylvie Nève & Cécile Norguet – Mémémoire par François Huglo
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Cécile. vie. s
« Coule, coule, jolie source », écrivait Sylvie Nève quand elle avait neuf ans. La « source des poèmes », avec « l’école / grammaire rivière où / j’apprends à nager parmi / récitations » fut sa grand-mère Cécile. Sylvie, qui a longtemps vécu rue Victor Hugo, a cultivé l’art d’être petite-fille comme Michel Valprémy celui d’être petit-fils. Elle le cite en exergue : « Les vieux vieillissent moins vite que nous, c’est injuste ! Mémé ne change pas d’un pouce » (La Reine des guêpes). Plus loin, elle cite une lettre de Sido à Colette : « C’est là que j’avais appris, enfant, à manger le monde ». Le titre du livre de Colette aurait pu être « Le dit de Sido », sa fille se chargeant de transcrire ce dit à la place d’un père qui, en une douzaine de tomes cartonnés, lui a légué des centaines de pages blanches. Pour Sylvie, la grand-mère Cécile a joué les deux rôles : disante (par la voix, par le geste), écrivante, et lui a passé le relai. Cécile, Sylvie, vie, comme marabout-bout de ficelle, cela se suit, cela s’écoule, la vie continue, une « vie d’histoires de vivres » et de soins pour faire vivre, cela traverse l’histoire, les guerres, les régions (pays minier du Nord, Corrèze, Dordogne), au fil des naissances, noces, décès. Nourrir la famille, nourrir la volaille pour la crèmerie qui nourrit la famille. Histoires d’amour, donc, étrangères à tout ressentiment, à toute domination, à tout sentiment identitaire, d’appartenance, à toute servitude volontaire. Le psychanalyste Patrice Desmons, dans sa postface, parle d’un livre « post-post-traumatique », qui « ne refoule pas le trauma par de l’enjolivement nostalgique d’un roman familial imaginaire, mais qui le transforme en "objet" de mémoire ». Post-post-me too, en contrepoint de ses « dimensions traumatiques » ?
Cécile est le « premier écrivain » de la vie de Sylvie, celle qui lui a «appris à lire, et donc à écrire ». Ce livre, leur livre commun, est un album écrit en bilingue, voire en trilingue (Sylvie traduit en vers la prose de Cécile, et l’illustre de photos), ce qui le rapproche des traductions d’auteurs médiévaux, ou des « expansions » de Perrault, Rimbaud, Maupassant. La complicité entre la vieille dame (indigne dans le film où elle est jouée par Sylvie) et la petite-fille est précoce. À sa naissance, sa mère ne la trouve pas jolie, et sa grand-mère pense : « Mon Dieu, pourvu qu’elle soit intelligente » Plus tard, face à la « jolie communiante », elle se demande : « aurais-je la joie de la voir en mariée ? C’est si lointain, il lui faudra beaucoup travailler pour avoir un bel avenir… ». Le jardin de Cécile est « une débauche de parfums, l’odeur du chèvrefeuille, du seringa, des roses », où « Sylvie est contente, comme nous elle se plait ici, partout des chênes verts, les cigales, les grillons ». Colette, de ses menottes d’enfant ou de ses vieilles mains ridées, applaudirait. En Dordogne, Sylvie veut apprivoiser les sauterelles, les mésanges, cherche les vers luisants, les girolles, le lait à la ferme, les galets dans le courant, les « ricochets de soleil », les « libellules irridescentes », les « algues chevelues / aux fleurs blanches dont l’odeur / perce l’eau vive ». Sylvie n’avait pas encore quatre ans quand elle a dit à son parrain : « Je ne veux pas qu’on "emmerde" ma mémé ». Sa mère l’a giflée, sa grand-mère l’a consolée.
« L’amour ne / fane pas », et si « la vie, les violettes, passent », c’est dans « encre et souvenirs ». Comme un parfum, reviennent à Cécile, à 81 ans, « les récitations apprises jusqu’au certificat d’études ». Ces « poèmes revenants » à « longs traits monocordes après / premier vers surgi » dont, comme dans la chanson de Trenet, elle oublie parfois le nom de l’auteur, sont recopiés dans un cahier. Sur l’autre cahier, elle consigne ses souvenirs, d’abord notés sur des dos d’enveloppes qu’elle range dans une boîte d’ampoules. Marcel, l’homme de sa vie depuis le « coup de foudre » quand « elle avait onze ans », maintenant consigné à domicile depuis un accident, « la soutient dans cette idée, lui demande de lire à voix haute ce qui vient d’être écrit », retrouve avec elle leur temps perdu. Le récit devient aussi récitation pour Sylvie, comme « les belles histoires de la comtesse de Ségur » qu’elle lui demande de raconter après avoir récité la prière, et Sylvie priera pour la mère Macmiche (dans Un bon petit diable). Ou « la lecture des courtes histoires en signes voletants qu’elle appelle sténo », et les aventures, inventées par Marcel, du singe Prosper, ses voyages sur la lune, guidés par Jules Verne. À 86 ans, Cécile saluera Sylvie et Jean-Pierre (Bobillot) quand ils partiront, « poètes "sonores"intermittents », « faire (leur) poésie en la faisant entendre ».
Est-ce l’oral ou l’écrit qui a commencé ? Sur la photo d’une dictée avec pleins et déliés, nom de l’auteur à la fin (pas oublié, lui !), après la date « Lundi 25 Novembre », la page cornée cache l’année. Qui l’a calligraphiée, sous le titre « Une grand’mère » ? Cécile ? Sylvie ? À la fin des années 50, nous présentions encore ainsi nos dictées. De la calligraphie à la photographie, « corps et âme », avec ou sans pose, « tout son corps raconte ». Titre du chapitre V du livre : « Où l’œil écoute Grand-mère qui écrit ». Sous-titre : « Recopier buvard cahier ». Comme pour la dictée. Mais la voix aussi écoute, docile, et cherche l’empathie. À deux ans, Sylvie, « petite fille curieuse », a disparu. On la retrouve, raconte Cécile, « si petite, au milieu des grands dindons, imitant parfaitement leur cri, et ne se doutant pas du danger qu’elle courait ». Premiers dicteurs (ou Dichters), premières récitations, premier public.
La main à la plume vaut la main à cuisiner qui vaut la main à coiffer. « Bientôt la tarte : les bras de Cécile, les mains de Cécile, par cœur, autour d’un plat creux », et « la petite-fille » qui « goûtait à tout, se régalait de tout ». Le « rite sucré » valait bien une messe. Quand Cécile tresse les deux nattes, Sylvie ne dit rien, ne rit pas, attend « non que cela cesse, tout au contraire que cela dure ». Plus qu’à Rimbaud entre les mains de ses « deux grandes sœurs », on pense à Bashung : « que ne durent que les moments doux ».
Sylvie est devenue grand-mère. Autour d’une photo de Cécile jeune, elle a écrit « Je / n’est-ce Mémé // jeune est-ce / Je ». et autour d’une autre : « Jeune épouse Mémé / a été jeune ». Vie termine et prolonge Sylvie, Silex termine et prolonge Cécile, lex termine et prolonge silex. « Sommes-nous vieilles il est vrai / moins que silex (…) / un jour / perdu silex perdure / gravelle du cœur / existe / dure comme fer ». Ou comme faire. Pierre précieuse entre toutes, couleur de l’une et couleur de l’autre, de soleil aussi, sur le fil de l’eau, couleur de robe couleur du temps, ce livre.