AVIS D'ARTISTE (11) par Richard Monnier
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Ce que je ne peux pas voir.
La fin du texte publié le mois dernier dans cette chronique pointait l'ambigüité des célébrations des batailles qui ont eu lieu en 1525 en Allemagne. Je disais que quand on célèbre la défaite des uns (les paysans), on célèbre aussi la victoire des autres (les nobles). Dans un tout autre cadre, j'avais déjà remarqué une ambigüité à propos d'une sculpture de Richard Serra intitulée Bramme (1998), une plaque d'acier Corten de 15 m de haut dressée sur une sorte de terril près de Essen en Allemagne. L'artiste disait lui-même que "la plaque en forme de stèle prêtait à plusieurs lectures, la plus évidente étant un symbole des mines et des aciéries du bassin de la Ruhr". Et il ajoutait : "La sculpture demande une attention à l'histoire de la région". Il s'exposait là au risque d'une lecture plus compromettante : "Bramme" un monument célébrant les aciéries dont la famille Krupp était propriétaire et qui ont connu une grande prospérité au moment où elles étaient employées activement à la production d'armes pour les Nazis. Ainsi, la plaque d'acier n'était-elle plus aussi "radicalement abstraite" que dans les sculptures antérieures de l'artiste. La plaque d'acier redessinait l'espace, devenue une stèle, elle le borne.
Dans un autre contexte une œuvre de Jochen Gerz, intitulée "Contre le fascisme", réalisée avec Esther Shalev-Gerz en 1986, mettait en question la forme monumentale érigée au service d'idéaux. L'artiste avait dressé à Hambourg une colonne de 12 m de haut et d'une section de 1m x 1m recouverte d'une couche de plomb. Tout semblait prêt pour célébrer durablement une grande cause, mais en fait, la couche de plomb n'était pas là pour protéger la colonne : les passants étaient invités à y graver leur signature à l'aide d'un stylet mis à leur disposition ; la colonne était comme lestée pour s'enfoncer dans le sol. Celle-ci a disparu au bout de 7 ans, le temps d'être entièrement recouverte de noms gravés. Jochen Gerz aurait pu déclarer "J'aime l'idée que la pesanteur est une force" comme Richard Serra l'avait fait dans une interview à propos des plaques d'acier scellées verticalement dans le sol du Grand Palais lors de son exposition intitulée "Promenade". Déclaration d'amour bien vite contrariée puisqu'il a fallu bétonner le sous-sol du lieu d'exposition pour lutter contre cette force. Jochen Gerz, lui, appréhende la pesanteur pour ce qu'elle est, comme une donnée de notre condition de terrien. Pendant plusieurs années, des inconnus se sont donc signalés dans l'espace public, ils ont gravé leurs noms sur une colonne sachant qu'elle allait disparaître. On pourrait dire qu'ils ont reconnu leur présence éphémère sur terre. Cette œuvre peut être considérée comme une vanité, délibérément jouée. Les commentateurs de l'époque y voyaient un "contre-monument qui refuse les formes monumentales héritées", la lutte contre le fascisme demandant à être constamment réengagée par des personnes vivantes.
L'implication du visiteur était également essentielle dans un autre projet de Jochen Gerz, un mémorial aux victimes juives de la Shoah pour Berlin, qu'il a décrit lors d'une conférence intitulée «Disparition et Information». Les visiteurs devaient répondre à la question : "Pourquoi cela s'est-il passé ?". "Toutes ces réponses auraient ensuite été placées dans une bibliothèque, remplissant lentement les murs de cette maison de verre." précise-t-il. Sa proposition "porte sur la durée". Le projet n'a pas été accepté, il a été remplacé par la version béton que nous connaissons aujourd'hui. J'ai été frappé par un détail concernant ce mémorial : Eisenman, l'architecte, a fait enduire ses stèles d'un produit anti-graffiti. Sous la mesure pratique nécessaire, je vois un abandon des premières intentions de J. Gerz.
En 1993, Jochen Gerz a réalisé une œuvre avec les pavés d'une place de Saarbrücken dont le titre était : "2146 pierres – Mémorial contre le racisme" et qui porte aujourd'hui un autre nom "Place du mémorial invisible". Pourquoi invisible ? Parce que l'artiste avait gravé le nom de cimetières juifs d'Allemagne sur une des faces des pavés et avait retourné ceux-ci contre le sol, laissant ainsi le lieu tel quel sans autre signe de son intervention qu'une petite plaque émaillée fixée sur le mur d'un bâtiment indiquant le titre de l'œuvre comme on indique le nom d'une rue. Le visiteur se trouve alors dans une situation pour le moins déroutante, il est invité à visiter un mémorial qu'il ne peut pas voir. Ou plutôt, il est invité à déambuler sur le dos des pavés gravés, à voir l'autre face de la stèle en quelque sorte. Dans la conception de l'artiste la place n'est pas un monument à part, les habitants la traversent tous les jours, ce n'est plus le visiteur qui va vers l'œuvre, c'est l'œuvre qui s'immisce dans le quotidien des habitants. Est-ce pour leur rappeler ce qu'ils auraient tendance à oublier ou ce qu'ils ne veulent pas voir ? Je vois bien la tendance accusatrice de ce mémorial : nous sommes tous responsables de notre histoire. Oui, il y a une intention morale sous ces pavés, lourdement morale diraient les esthètes qui ont rangé trop vite Jochen Gerz parmi les artistes conceptuels. Le malentendu venant du fait que le mémorial dit invisible a été considéré comme une dématérialisation de l'œuvre et a été trop souvent réduit à un énoncé, alors qu'il a engagé une expérience physique aussi bien pour l'artiste que pour le visiteur. L'artiste s'interroge sur la forme possible d'un mémorial. Contrairement au mémorial traditionnel où le visiteur s'arrête un moment pour se recueillir sur les noms des victimes disparues, le "Mémorial invisible" agit dans le temps, il n'oriente pas l'attention sur des faits particuliers passés mais sur une histoire qui dure. Le mémorial visible demande de garder en mémoire, il impose de la retenue, le "Mémorial invisible" demande de garder présent à l'esprit, il provoque du mouvement.
Commandes publiques, œuvres chargées d'histoire, soucieuses du rôle des visiteurs, autant de considérations qui semblent étrangères à ma pratique artistique. Néanmoins, du fond de mon atelier, je reste attentif à l'artiste qui remet en question les formes de manifestations monumentales pérennes (qu'elles s'élèvent pour ou contre une grande cause). Jochen Gerz se confronte à des paradoxes : comment manifester une disparition ou comment exprimer du non-dit ? Dans la conférence déjà citée, il s'interroge : "Ai-je une action envers la disparition ? Donc tout ça ne constitue que des substituts, des ersatz, [...] et il ne faut pas prendre les ersatz pour des solutions.". Cette première exigence me semble occultée aujourd'hui par les reconnaissances officielles de l'artiste et par ses installations permanentes. Je constate néanmoins que rien n'a changé dans les formes de célébrations qui se veulent édifiantes, et je me retrouve dans la situation paradoxale qui consiste à vouloir faire réapparaître des œuvres qui étaient vouées à la disparition.
