Le guépard et le bernard-l’hermite par François Huglo
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À la fin des années 50, l’institutrice de cours préparatoire créa une hiérarchie, et instaura les règles de l’échange, quand elle nous dit que dix bons points vaudraient une image, et que cinq images vaudraient « un beau livre ». Froissés, poudrés de craie, les bons points ne valaient que pour l’échange. Ils préfiguraient la monnaie, l’équivalent universel, le salaire. La valeur d’usage commençait avec l’image, premier fétiche, et la première fut celle d’un guépard, sans doute trouvée par « la maîtresse » sous l’emballage d’une plaque de chocolat. Elle me transportait dans le monde du guépard, que je devenais après de longues séances de contemplation. Non le monde réel d’un guépard réel, mais celui, fantasmé, du jeu, qui passait du rêve éveillé aux travaux pratiques : courses, reptations, bonds sur des proies serrées, mordues, la testostérone dopée comme celle des personnages des 120 journées sadiennes par les récits des trois historiennes. De même, le Congo de l’album lu un peu plus tard n’était pas un pays réel, peuplé de vrais habitants et d’une vraie faune, mais une fantasmagorie colorée, une mouvante hallucination qui m’entraînait d’excitation en épouvante. La Syldavie, pourtant fictive, du Sceptre d’Ottokar offrirait plus de garanties de sa réalité.
La seconde image fut celle d’un bernard-l’hermite, pour un tout autre trip, celui du coquillage comme monde clos. Le terrier du lapin, la cachette où l’écureuil range ses noisettes, le nid où la pie serre ses trésors, l’igloo de l’Eskimo, le tipi de l’Indien, déclenchèrent une rêverie comparable, que prolongeraient (travaux pratiques, encore) constructions de cabanes, de tentes, aménagements de chambres, d’espaces à soi. Le monde réel copiait le monde des images, qui s’étendait de celles, « pieuses », qui encombraient les pages du missel, aux illustrations du dictionnaire (armes, drapeaux, navires, oiseaux, papillons) et à celles des magazines. La charge érotique de la reproduction, minuscule et en noir et blanc, dans le Larousse, de La naissance de Vénus de Botticelli n’était pas inférieure à celle de Michèle Mercier étendue en bikini sur deux pages de Jours de France. La rareté de telles images dans mon environnement de l’époque renforçait leur puissance. Leur multiplication ultérieure (publicité, cinéma, TV, presse « de charme » ou non) ne pouvait que provoquer leur érosion. Ce n’est pas la reproductibilité de l’image qui ronge son aura, c’est sa profusion dans la surenchère jusqu’à l’inflation, jusqu’à la banqueroute. Le désir cherche l’or, investit dans l’unique.
Le premier « beau livre », Le secret de maître Cornille, déçut. Ses illustrations m’accueillaient, mais je ne pouvais accéder à des mots comme « Pampérigouste » ou « pécaïre ». Le passage des bandes dessinées aux livres sans images fut progressif, laborieux. Encore fallait-il que dans Les malheurs de Sophie ou Un bon petit diable, quelques pages de dessins m’offrent un rebord sur lequel m’appuyer, comme celui du bassin de la piscine.
L’instituteur du cours moyen combina l’usage des images et celui des livres. De grands panneaux nous introduisaient dans l’histoire par ses décors et ses costumes. Au cours des classes secondaires, l’écart se creusa entre les petits classiques peu illustrés (pièces de Molière, satires de Boileau, contes de Voltaire) et les statues ou portraits de la Vierge et des saints, les photos d’idoles dans Salut les copains. D’un côté le déploiement du papillon (l’imago), de l’autre le repli de la chrysalide. D’un côté le guépard, la savane, Rimbaud, le « grand désert où luit la liberté ravie », la route, les beatnicks (mais le félin n’était qu’un taureau fonçant sur son leurre), de l’autre le bernard-l’hermite en sa bibliothèque involutée comme l’oreille, caverne dont la mémoire éclaire les parois pour y dessiner des mélodies. Chacun de ces deux animaux a son destin. Moi, non. Je (les) mime, je (les) joue.
