APPARITIONS - 35 par Philippe Beck
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35. Déni.
Julien Sorel, symbole de l’intellect manœuvrier, souffre d’un manque de reconnaissance et l’explique par ceci que « différence engendre haine » (Le Rouge et le Noir, I, 27, « Première Expérience de la Vie », 1830). Il se croit singulier, et meilleur qu’un « scieur de planches ». Son besoin de distinction voit le déni partout. C’est le symptôme de l’île qui rêve du continent qui la fait souffrir. Le continent, c’est la société, que Julien voudrait considérer comme le général son armée. Le déni est le revers de l’ambition ; le moyen cherché d’en effacer les conséquences. Souvent, on est en déni de sa propre réalité 00. Or, l’ambition n’est pas fautive ; elle est égale au besoin de fleurir le lieu d’existence où l’on se trouve, de devenir ce qu’on est. Ce qui va ou ne va pas, c’est une certaine teneur de l’ambition, c’est-à-dire le but. Le but substantiel est digne de respect quand il apporte ou contribue à la vie générale. Le déni d’un accomplissement est donc intéressant. On ne parlera ici que du déni réel, et non du déni fantaisiste propre à Julien Sorel (appuyé au sentiment de n’être pas perçu à sa juste valeur), ce déni irréel que son humiliation ne provoque pas, quoi qu’il dise ; l’admirateur de Bonaparte n’est qu’une bulle se représentant d’autres bulles psychiques dans l’espoir de leur imprimer des mouvements. Elles n’ont pas connaissance de son désir. Ici, je suis le phénoménologue et portier d’une disposition à laquelle il faut donner accès, dans la mesure où elle aggrave les miasmes des marais discrets. Je décris le déni consistant, en moraliste qui entoure et enveloppe une réalité pour en dévoiler la force.
Le déni substantiel, refus ou renégation (attitude de renégat), s’accompagne de tablettes de malédiction, de « défictions », si on peut les appeler ainsi en jouant sur les defixiones antiques, ces manières symboliques d’agir pour enfoncer, clouer, lier quelqu’un dans l’idée de le livrer aux puissances de l’enfer (à la disparition). Le déni consistant, à la fois opérant et imaginaire, se produit quand une qualité fait offense. Il prend ou bien l’aspect d’une hostilité thématique (d’une propagande) ou bien la forme d’un silence ; l’antipathie est sa racine, qui produit des fictions, c’est-à-dire des négations actives et descendantes. En quelque manière, ces fictions maudites, ces médisances infernales, se détruisent ; elles échouent à bâtir un monde parallèle, malgré les philtres de haine, les imprécations abstraites, les charmes et les influences d’envoûtement. Ainsi l’Antiquité, d’après Bernand dans la lignée de Dodds, est-elle également, bien avant la société moderne, un monde de l’ombre où la sorcellerie est un moyen d’intervention pour les blessés, les exclus, les impuissants qui entendent se venger des êtres influents. La vraie question est celle de la nature de l’offense. La nature de l’ombre en dépend.
Le déni semble être la plus intense traduction de l’envie. C’est le marbre d’une extrême attention à quelqu’un, cette attention silencieuse devenant bloc. Si l’envie consiste à rêver de prendre à autrui ce qui lui est donné, alors le déni consiste à rêver qu’autrui ne dispose pas de ce don, à faire comme si un tel don n’existait pas. Le déni ne se réduit donc pas à l’envie. C’est le rêve de l’île dans un monde qui rêve à bon droit la dispensation de tous les dons à tous. Le réel de ce monde est le déchirement absolu ; pourtant, il maintient les plus grandes puissances qui dorment en chacun ou s’éveillent par instant à la faveur de l’admiration qui coexiste avec la rivalité. La conspiration du silence, sous l’enseigne d’Hécate, déesse des fantômes et des sortilèges, est l’expression à la fois la plus pauvre et la plus passionnante de l’envie. Elle n’est pas du tout l’apathie stoïque ; elle est souffrance muette, prison des pensées, volonté de répression du réprimé. Le voisinage n’est pas la seule zone qui révèle le paradoxe de ce déni chthonien. Le déni est aussi expression, refus articulé, visage froid ou tordu qui laisse la bouche jeter des crapauds et de faux mépris ; c’est une forme d’élan de destruction moins passionnante et tout aussi pauvre.
De même que le monde ancien sous l’équilibre idéalisé que dépeignirent Winckelmann, Wilamowitz et Jaeger abritait un univers de souffrances et de ruminations vengeresses, de même le monde contemporain, qui multiplie les ressentiments jusqu’à l’apparent accomplissement du nihilisme, abrite un univers de reconnaissances et de possibles gratitudes implicites ; comme les arbres sans cesse échangent des nutriments par le souterrain nourricier des mycorhizes, ainsi l’humanité, en dépit de ses divisions indéfinies, sublimées sous l’idée des rhizomes, des réseaux fertiles, des racines plusieurs, vit des constantes entre-nourritures silencieuses. L’usine des pensées terrestres, des échanges importants et lucides, ne s’arrête pas. De grands arbres-mères (qu’on appelle des artistes ou des savants) distribuent du carbone aux semis naissants, et les différences reliées et alimentées en sentiments prometteurs s’entraident en temps d’inquiétude, c’est-à-dire toujours. L’humanité vit d’inquiétude, qui provoque l’entre-nourriture du fait de la timidité, de la terreur aérée qui espace les êtres. L’inquiétude qui, en allemand, désignait le balancier d’une horloge, ne cesse de mouvementer les uns et les autres. Leur temps est mesuré par le sans-repos, qui interdit la destruction. « Dans ce corps où afflue et d’où s’écoule un flot ininterrompu, les jeunes dieux introduisent les mouvements réguliers de l’âme immortelle. Mais ces mouvements, ainsi plongés dans ce grand flot, ne pouvaient ni le maîtriser, ni être maîtrisés par lui. » (Timée, 43a) Débordée de sensations, l’âme est d’abord folle, anoétique, « chaque fois qu’elle est enchaînée à un corps mortel » (44b) Seul le flot pathétique est à même de provoquer le déni, le sentiment de panique du vivant manquant de repère propre, et le sentiment d’excès : le repère que fournit celui qui le découvre (le « jeune dieu » de l’art et du savoir), en donnant sens aux dionysies de la vie, à l’égarement qui menace, est de trop dans le flot conforme qui dénie sa propre folie. Le dénié, objet du fou déniant, est une provocation ajoutée au monde et nécessaire. L’orage de feu n’est jamais loin, mais l’envie n’explique pas toute la guerre à bas bruit ; le combat des défixions, l’histoire des émotions négatives, des passions de rabaissement et d’effacement, si étrange que la chose paraisse, tiennent aussi au besoin de protection, de guérison, d’amour, à la magie espérée des efforts pour pacifier les conduites, et toujours proviennent de l’entre-nourriture. On veut éloigner le danger, coûte que coûte, et les désirs de fixation traduisent surtout l’inquiétude ; le monde peut tout de même continuer autrement.
Le déni décalé, retardataire, qui a le cimetière pour théâtre, le déni du renégat, qui rêve d’effacer le premier élan et la première reconnaissance, est le plus misérable. Il défixe au sens où il tire vers le bas et tente d’enfoncer, de planter et d’immobiliser l’aimé refoulé. Mais le nom propre qui désigne la personne à descendre est confirmé par son inscription sur la tablette de malédiction. Le dénieur qui rêve de lier la langue de l’adversaire, de paralyser le concurrent, de rendre impuissant le rival amoureux, de séparer les amants, est un entre-nourri dont la misère jette une lumière sur la précarité des égoïsmes et, d’abord, des individuations. Sans doute, l’envers d’une table des matières par exemple, son ombre portée, c’est la liste noire des noms cloués symboliquement, silencés par un fantasme. Dans les anciens temps, toujours transposés ensuite, on déposait la tablette dans une tombe, un puits, un sanctuaire chthonien ou une source menaçante qui étaient censés constituer la chaîne et l’entrave. L’âme isolée, hantée de ligatures chamaniques, l’âme bourreau parce que victime, si elle n’est que souffrance, cherche non seulement à maudire le dénié, mais à l’empêcher d’agir, à ôter sa puissance, sa parole, son jugement, à inverser sa liberté. Le déni éloquent, argumentatif, ingrat, c’est le syndrome d’Iago. Iago est un fabriquant d’interprétations, un expert du biais de confirmation ; le saint patron des dénieurs. Les techniques de fixation sont confiées au souterrain des souterrains, à la caverne des cavernes, aux méandres des sensations logiques. On ne peut caricaturer une telle sorcellerie évocatoire ; les animations sorcières sont riches en hommages inverses, en tourments communs, et traversées de hurlements entendus en même temps. Car si l’offense qui cause le déni n’est autre que l’offense de révéler les ressorts de toute offense (ainsi peut-on décrire l’enjeu de l’art et de la littérature en particulier), le déni reste le signe que l’antipathie ne peut détruire la passion des mêmes questions imposées à tous. La mythologie ne laisse pas tout aux forces négatives : Telchines, maîtres des enchantements et du mauvais œil, et Kères, filles de la Nuit, engendrées sans père, inductrices de mort violente, ne peuvent déterminer tout à fait le destin moiré des humains, non plus que Dolos, génie de la ruse et de la fraude, fabriquant d’apparences, et Momos, dieu de la critique malveillante, du dénigrement, inlassable chercheur de failles. Dolos signifie d’ailleurs la puissance de la fiction : la parole qui recompose le réel pour le rendre conforme à un rêve. Cet agent de réinvention n’efface pas l’autre rêve, qui murmure : Sous l’envie, la plage. Les passions infixes, psycho-idéologiquement enfoncées dans la nature humaine, sont en effet des fictions qui se réinventent. Défictions : non pas des fables qui se défont et se destituent, mais d’abord, et selon la vérité du préfixe non privatif (ou préverbe d’intensité), des fictions qui se renforcent et s’affermissent et s’imposent en descendant dans l’âme physique, le corps animé, comme cette capacité de clouage rituel et d’immobilisation magique que l’esprit de quelqu’un s’attribue en son désir d’être seul et fort au milieu des autres.
