APPARITIONS - 22 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 22 par Philippe Beck

22. Rétro latéral.

 

 

Pour aborder les forces du passé, en tant qu’elles exercent sur nous une pression créative, il faut un rétroviseur latéral. Celui-ci nous permet d’appréhender la réalité qui se trouve à nos côtés, en révélant le fait que les marges de notre existence collective (si on veut, les parages du peuple des singularités) s’originent toujours plus dans le même passé rejeté. Nous sommes les contemporains de réalités alentour qui plongent en amont dans un passé considéré, lequel nous rejette vers l’avenir autant que nous le repoussons. L’arrière est cependant le complément progressif de nos perceptions convergentes. En d’autres termes : l’espace qui est juxtaposition (un arbre, un champ, une bicyclette, quelque passant, la luxuriance des existants, tous habillés de l’époque) provient d’un ancien espace contemporain, d’anciennes juxtapositions que nous pouvons apercevoir au moyen de la connaissance imaginative. Au plan transcendantal, le périscope de chacun considère ce qui n’est pas lui, c’est-à-dire l’environnement. Car si l’imagination, cet œil oblique, présente l’absent ou ce qui s’absente, ce faisant elle présente le présent auquel j’appartiens et qui n’est pas moi. Elle le rend présent, précisément parce qu’il s’absente en avançant pour former un monde. Paradoxe. La prodigalité des remplacements, des réfections de mêmes lieux à travers le temps, voilà l’objet de la pensée à rebours au moment où notre existence marche vers l’inconnu général qui approche. Que l’ancienneté crée un présent négatif ou bien qu’elle crée un monde favorable, toujours le futur passé est engendrement à partir de relations entre des réalités qui partagent l’espace d’un même temps et en répandent la vérité. Ces relations imprègnent le moi, qui est au mieux périscope (circumvision) et, plus ordinairement, rétroviseur latéral (pas-de-côté vers le non-moi). La vérité éparse doit être réarticulée, reconstituée pour que nous pensions le côte-à-côte ou le tissu des réels en apparence disparates qui composent un même présent vivant. Car notre vie commune est tramée de bonheurs, de résistances, de souffrances dues à l’expérience des relations proches et lointaines que nous absorbons.

Puisque le passé ne peut être un objet frontal, qu’il s’offre comme un arrière-plan voisin donnant accès aux bordures de chaque existence (rencontres mobiles ou immobiles etc., tous les éléments côtoyés et se tenant à quelque distance jusqu’à l’oubli), il se présente donc par intermittence, comme il arrive au conducteur d’une voiture lorsqu’il jette un œil au rétroviseur latéral. Le conducteur (ou le passager existant) voit un dispositif partiel, angulé, lié à une situation de déplacement. Le passé ne se voit pas de face ; il nous arrive en diagonale, si bien que le regard vers l’espace composite qui s’éloigne dans le passé sert à agir au présent, à y déployer une ligne. La pure remémoration, la présentation directe du souvenir, est aussi impossible que le constat d’une trace isolée ; le dispositif d’accès de biais à ce qui s’éloigne avec cohérence est intégré à la conduite de maintenant. L’aujourd’hui s’avance vers son avenir (sa présence, son impression) d’après ce qui bâtit un horizon ancien ; une co-vision latérale dessine l’horizon arrière, le tissu des lignes antérieures, entre surgissement et survivance. Le passé n’est pas derrière nous. Il est à côté en reculant et, par ce recul, devient co-présent à l’avancée, comme le blé qui pousse à l’envers nous frappe le long du chemin ou la porte qui refuse de s’ouvrir au passage (selon des exemples de Krasznahorkai) ; ils sont bientôt les éléments latéraux d’un temps à partager. Les fragments qui s’antiquisent (la mémoire est entraînée à faire des monuments) demeurent disponibles en guise de parties de l’espace placées peu à peu à l’arrière ; nous les sollicitons pour ajuster nos trajectoires, nos devancements graduels pour aborder l’unité du monde. Ainsi la proprioception même devient métaphysique ; par elle nous ajustons nos corps pensifs aux lieux qu’ils traversent et chaque être n’est qu’une synthèse adaptative, une appréhension physique des relations extérieures.

Or, ce que le rétroviseur latéral ne montre pas, c’est l’angle mort de l’Histoire, ses franges subtiles ou dissimulées qui restent vivaces en dehors du champ. Ce qui, du passé, nous détermine sans jamais apparaître à l’œil qui tire la ligne à mesure, c’est un invisible relatif et agissant, avec sa discrétion magnétique, laquelle correspond à un inconscient visuel : la série, immense, des massacres, et les fantômes d’existences communes, les mésaventures et les défaites de l’universel, qui en sont les ombres portées. Existences communes, ces expériences ensemble lorsque des yeux parallèles contemporains scrutent les mêmes horizons habitables, les mêmes étendues paisibles, pourtant chargés de transformations violentes (chemins de croisades, conséquences d’invasions, systèmes artificiels de découpes agricoles, paysages envahis d’artefacts industriels jusqu’à la ruine écologique etc.). Archives et mémoires ne suppriment jamais l’angle mort des hiérarchies et des raisons, des biais culturels ou « civilisationnels » qui inventent la seconde nature de nos percepts. Pourtant, le point aveugle n’est pas seul ; nous sommes à chaque instant producteurs d’angles morts qui se surimpriment aux angles morts hérités. Le pays qui devient lointain laisse des traces éparses, des phosphènes substantiels que l’œil avançant reconfigure, de discrétion en discrétion, d’oubli périlleux en oubli comblé (jusqu’aux hallucinations communicables et aux simulations conjointes). Les réalités qu’unissent nos circumnavigations réfléchies sont, aventures ou télévisions, lectures ou fantasmes, égales au ciel entier de la Terre, cet espace visionnaire et premier qui nous entoure et nous accompagne infiniment, en chaque respiration, regard ou mouvement. « Bien que nous soyons baignés par les flots du temps et traversés par son courant, il est pour nous mutisme et silence. Mais quand nous avançons en âge et que nous apprenons à écouter le passé, nous entendons un léger murmure : c’est le temps que nous avons laissé derrière nous. Plus nous remontons dans le passé pour l’écouter, et plus nous nous montrons capables de le faire, plus nettement nous entendons la voix des temps, le silence des temps. (…) À mesure que s’écoule le temps, la voix des âges révolus accroît sa puissance. » (Hermann Broch, Les Irresponsables) La puissance du murmure du passé est égale à la puissance de l’écho que transmet le silencieux lointain d’un espace commun.