APPARITIONS - 6 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 6 par Philippe Beck

 

Billard historique.

 

La philosophie nous livre deux interprétations du phénomène du billard, que nous pouvons articuler en les transposant au plan de l’Histoire. Dans La Recherche de la vérité (1674-1675), Malebranche dit que les réalités que nous appelons des causes naturelles sont seulement des signes ou des occasions ; la causalité physique, par exemple entre une boule de billard et une autre qu’elle heurte, n’est qu’une régularité instituée à partir de l’observation, non une puissance intrinsèque des corps en question. À ce point de vue, les corps ne sont pas véritablement causes les uns des autres. Si une boule de billard en frappe une autre, le fait que la seconde se mette en mouvement sous l’effet de la première relève de la physique mécaniste naïve. D’après Malebranche, nous ne voyons jamais de lien nécessaire entre le mouvement de la première boule et celui de la seconde, mais nous observons seulement une constante succession du choc au mouvement. L’expérience ne nous fournit donc qu’une conjonction habituelle dans le temps, et jamais la puissance causale même. Rien dans la première boule ne nous permet de comprendre pourquoi la seconde doit nécessairement se mouvoir. Une véritable cause doit contenir intelligiblement la raison de son effet ; or, une boule de billard est un être étendu, passif, sans pensée ni puissance et ne contient aucune raison intelligible du mouvement qu’elle est censée produire. Par conséquent, les corps ne peuvent être des causes véritables, et ne sont que des occasions.

Il est possible de dire que désormais l’entière communauté des hommes occupe implicitement la position du Dieu de Malebranche, seule cause véritable des mouvements. Cet ensemble humain, qui ne se hâte pas de comprendre sa divinité, est seul à posséder une puissance efficace et intelligible dans le chaos déterministe de la Terre. Le choc individuel n’est pas une cause de mouvement, mais il est une occasion, pour ce Dieu inconscient qu’est l’humanité cohérente, d’entraîner le mouvement selon des lois qui agissent d’après l’intellect général. Il nous faut cesser de projeter imaginativement une puissance dans chaque corps individuel susceptible de heurter un autre corps. La métaphysique de la dépendance est radicale : nous sommes uniquement dépendants de la défaillance de l’humanité entière à penser les occasions communes qu’elle produit en tant qu’elle forme la seule divinité.

Hume, dans son Enquête sur l’entendement humain (1748), se demande d’où vient notre idée de la causalité. Lorsqu’une boule de billard en heurte une autre, que percevons-nous réellement ? Nous percevons le contact de deux boules dans un espace commun, la succession des faits (la première boule se meut avant la seconde) et une conjonction constante de ces faits, selon laquelle le choc produit un mouvement. Or, nous ne percevons jamais une « connexion nécessaire » entre ces faits. La causalité n’est pas une donnée de l’expérience ; elle ne se manifeste ni par le sens ni par la raison. Sans contradiction, la seconde boule pourrait très bien rester immobile. La nécessité causale n’est pas une donnée objective du monde. Si la causalité n’est ni perçue ni démontrée, nous y croyons cependant par habitude, c’est-à-dire par le constat d’une répétition régulière du même enchaînement des faits. Ce constat habituel produit l’association d’une première idée à une seconde. L’association devient automatique et crée une attente lorsque le premier fait apparaît. La causalité est en somme une projection de l’esprit, qui omet la nécessité réelle. La définition objective de la cause, selon Hume, est celle d’un objet antérieur et contigu à un autre. La définition psychologique de la cause est celle d’un objet qui détermine l’esprit à former l’idée de son effet. La causalité est une relation établie entre des phénomènes observés, qui se fonde sur l’habitude et l’attente. La conformité des comportements peut ainsi être définie une consolidation des attentes communes dans un monde dépourvu de causes premières, de substances, de forces occultes et de nécessités invisibles. Là où Malebranche remplace la causalité naturelle par Dieu, Hume nie la réalité de la nécessité causale tout court, mais, dans l’ordre des actions humaines, la négation de la causalité réelle ouvre également une perspective sur les attentes qui nous conduisent à nier la liberté. Traduite dans les termes de Malebranche, la situation est celle d’êtres humains qui ne sont pas les causes efficientes, mais restent les causes morales de leurs actions. Dieu (ici, dans ma perspective, l’Humanité comme Dieu inconscient) est le joueur de billard et les boules morales que nous sommes déterminent le sens de leurs actions. La liberté particulière est le pouvoir de consentir ou de résister. Elle ne crée pas d’effets dans le monde ;  pourtant, elle donne ou refuse son consentement à ce que l’entendement lui présente. Elle est une puissance de suspendre, c’est-à-dire de ne pas consentir immédiatement, et s’exerce principalement grâce à l’attention, qui se porte (dilemme moral et politique) ou bien vers la cohérence générale intelligible ou bien vers les diverses impressions sensibles. Le choix d’attention n’est pas déterminé mécaniquement et fonde la responsabilité. La grâce est, en vérité, toujours donnée à une action humaine par l’humanité complète (la divinité) qui s’impose au particulier. L’absence de la grâce est ce qui rend l’âme inattentive ou insensible à la vérité de l’humanité en chacun. La grâce n’abolit pas la liberté ; elle la rend efficace. Il n’existe pas de libre arbitre égal à une puissance créatrice autonome. La liberté d’indifférence de quelqu’un est une illusion et la liberté n’est pas libre de vouloir ceci ou cela sans raison ; son absence de détermination initiale est un mirage. Plus une volonté est indifférente, et moins elle est libre, dans la mesure où l’indifférence est le défaut de lumière d’ensemble dans la pensée. La liberté n’est pas seulement hésitation ; elle augmente avec la connaissance de ce qui convient à tous. La vraie liberté est le pouvoir de consentir au bien reconnu, ou de suspendre son consentement lorsque le bien complet (le tableau entier) n’est pas clairement perçu.

Si nous traduisons à présent cette excursion historiographique dans les termes immanents ici suggérés, nous dirons que la possible action responsable de l’humanité ne pourra jamais reposer sur l’arbitraire aptitude individuelle à déterminer ses propres effets, mais qu’elle se fonde à chaque instant sur la possible attention de l’humanité entière à la divinité inconsciente et cohérente qu’elle est. La croyance en l’indifférence de chaque homme est le résultat d’une inattention à la commune inconscience où nous baignons et qui est seulement l’habituel consentement à l’oubli de la cohérence humaine générale. Un tel oubli est la cause réelle de nos plaintes et des mouvements qu’elles entraînent. « Nous aimons les effets dont nous chérissons les causes ». L’humanité en chacun se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. Le scepticisme est alors l’attitude qui convertit Dieu en un ensemble immanent. Cet ensemble, c’est l’horizon collectif par lequel l’humanité, insoucieuse de ce qu’elle est malgré le langage habituel que chacun emploie dans la nuit pour tenter de penser le manque qu’il est (la division qu’il subit), peut devenir une sorte de vivants exactement humaine, c’est-à-dire devenir sensible à son intellect général. Ce qui échappe, c’est le levier par lequel une telle conscience commune pourrait avoir lieu, c’est-à-dire sortir de la cave. Dieu n’est que le nom de l’humanité véritablement humaine. L’habitude est l’agent de l’inattention à la force des apparitions réciproques, dans la mesure où l’intellect particulier croit en sa propre indifférence fondamentale, ignorant qu’isolé il est un page disgracié naviguant sur l’océan des vanités. En attendant, les séparés roulent leurs idiotismes sphériques sur une Terre inhabitée et encaissent des chocs nombreux dont la raison est enfermée au tombeau de la communauté. L’ensemble humain est un infini indéfini qui cause la situation multiple où il se trouve sans se chercher, à son insu, à coups de dés lancés par les corps moraux contemporains. Les corps moraux sont les corps physiques se rapportant au bien commun dont ils sont les effets ambulants. Pour que la communauté des âmes physiques forme une société universelle, leurs mouvements et leurs contacts doivent se rapporter sciemment à l’ensemble des êtres, sans quoi l’intellect de tous ne peut activer le commun réel ; rejetée, une telle intelligence collective implicite pense et détermine pourtant les corps humains en tous sens. La guerre multipliée, la dispersion-destruction, est le signe d’une mémoire en suspens où le sentiment du mal occupe illusoirement le théâtre de l’esprit ; dans la tour de Babel, le mal arrive par l’oubli de la sorte commune qui est la raison d’être des corps parlants, mais le mal (la division du genre humain), c’est la plus profonde trahison de l’intellect général, qui parle en langues plusieurs.