APPARITIONS - 10 par Philippe Beck
- Partager sur :
- Partager sur Facebook
- Épingler sur Pinterest
10. Adaptations.
Dans l’idée d’un jansénisme expérimental l’important est l’épithète. Le jansénisme doctrinaire, qui exige la pureté, la prédétermination de la volonté, le salut par la grâce ou « la parfaite conversion du cœur » (Arnauld) réservée à quelques-uns, dessine une élite morale. L’expérience du grand nombre y est maudite, et son laboratoire disqualifié. Les « Solitaires » de Port-Royal tiennent qu’« il est impossible de servir en même temps Dieu et le monde » (Arnauld, encore). Il y a, cependant, au centre du jansénisme, et refoulé par lui, un élément propre à inquiéter utilement le jésuitisme ordinaire : c’est (paradoxalement) la désobéissance doctrinale, qui ouvre à une expérience de la raison du cœur commun et creuse la solitude pensive de chacun. La chambre de Pascal est une chambre collective. L’autorité du magistère peut être rigoureusement contestée par l’expérience de tout le monde en quelques-uns. Maintenant, qu’est-ce que le jésuitisme ordinaire, qui domine la vie spirituelle inconsciente (ou semi-consciente) de l’Occident ? Il se caractérise moins par une pédagogie tenant compte de la réalité où plongent les âmes physiques que par la diffusion de l’idée d’une simple accommodation aux situations contemporaines. Il vaut pour une acceptation en dépit des souffrances sinon à cause d’elles, comme si elles pouvaient être acceptées ; ce qu’inflige un état du monde doit alors être apaisé ou contrôlé, sans que les causes politiques en soient considérées. Le molinisme, version du jésuitisme de doctrine, en s’opposant au jansénisme établit que « Dieu meut la volonté humaine de telle sorte qu’elle demeure libre » ; la liberté n’est jamais annulée. Pourtant, la casuistique, la considération des cas qui correspondent à chacun, repose sur l’hypothèse que « tout ne convient pas à tous ». La morale se fonde ainsi, non sur l’expérience traversière de chacun (sa rigueur toujours possible selon l’idée régulatrice d’une grâce à expérimenter) que sur la fragilité humaine, sa faiblesse réputée, laquelle contraint d’examiner les circonstances de toute action, partant de toute liberté précaire. Le jésuitisme ordinaire a absorbé la notion d’une impossible révolution des cœurs et considère au mieux leur indéfinie conversion progressive au Bien. La morale serait accessible, pourvu que chacun s’adapte au monde comme il va et se rende apte à le rejoindre par principe, au lieu que le monde rejoigne les hommes. Au contraire, selon un jésuitisme extraordinaire qu’il faudrait imaginer (si une telle chose était possible aux yeux des âmes physiques conditionnées), une adaptation nouvelle pourrait seule faire en sorte que la grâce diffuse agisse dans l’histoire des corps contemporains. Maintenant, qu’est-ce qui distingue le jésuitisme extraordinaire du jansénisme expérimental ? Dans les termes de la doctrine salésienne, l’expérience de l’existence commune contraint d’« avoir un cœur large pour la misère humaine », si et seulement si le commun est déterminé comme misérable. L’expérience de tous en chacun refuse la possibilité même d’une Église d’élus et justifie l’insubordination en fonction de ce qui demande à être pensé non misérablement et universellement. La pensée de tous en quiconque ne peut accepter la terreur qu’impose l’axiome de Bossuet : « Il n’y a point d’Église sans obéissance ». Dans la rigueur de tous les expérimentaux que nous sommes, il n’y a pas d’église, serait-elle invisible. La victoire institutionnelle du jésuitisme sur les corps qui cogitent pour former une époque masque le conflit entre deux manières d’adaptation à la réalité : l’une explique et comprend ce qui arrive (elle est fataliste jusqu’en son idée de la liberté), l’autre élabore une relation avec la nécessité d’époque en contribuant à la victoire morale de chacun par la politique des singularités.
Jouons ici à combiner effrontément les spécifications de la grâce, de façon à suggérer la bascule du jésuitisme extraordinaire dans le jansénisme expérimental (à moins que ce ne soit l’inverse). Disons que la grâce persuasive est attrayante à raison de l’expérience d’une pensée de tous dans l’ordinaire qui la rend irrésistible (la grâce est toujours ce qui affectivement résiste à la résistance au Bien, et rien ne s’accomplit sans affect). Ce n’est pas qu’ « on attire plus de mouches avec une cuillerée de miel qu’avec cent barils de vinaigre », car aucune pensée n’est une mouche, une bête non perspicace et bourdonnante dans sa cage d’air. La « sainte table » élabore ses lois dans l’âme physique se rapportant à un monde qui est le seul, montagne ou vallée selon la perspective adoptée. Chaque attitude gracieuse se crée dans l’expérience du Dieu inconscient qu’est l’humanité en quiconque et, quand son existence n’est pas en péril, l’expérience lui donne un air de mouche s’il s’adapte au seul plaisir d’être plutôt que de n’être pas. Une grâce habituelle ne peut, sans faire fond sur la misère foncière de l’humanité, émettre l’hypothèse d’un divin séparé planant sur une communauté inopérante. La réalité de l’existence est celle de dispositions instables traversées de grâces actuelles, passagères, qui s’exposent à l’oubli (c’est l’histoire de Pinocchio, le gracieux oublieux dont Collodi a montré le caractère inquiétant sous l’œil bienveillant de la fée bleue). Les grâces actuelles que révèlent les pensées nécessaires éclairent l’intelligence commune et ses épreuves relancées. Il n’y a pas de grâce prévenante, préalable à toute décision, à moins de la voir comme une étincelle qui éveille et attire la décision pensive. La grâce suffisante, donnée à tous, peut être résistée ; elle est immanente à l’efficace de la pensée même, qui est une avec le mouvement du cœur partagé, doté d’une science intermédiaire. Il n’y a pas de grâce opérante qui agirait sans le concours des âmes physiques dispersées dans leur unité terrestre. Il n’y a que des grâces coopérantes et persévérantes, souples et culturelles, liées par leur désunion, à la fois pesantes et légères ; une coopérative des grâces communes. L’Histoire, ni déchue ni providentielle, occasionne des attentes psychophysiques où le sort de la Terre se condense. Le jansénisme expérimental tel qu’on peut le décrire n’est pas une pensée du cloaque ; la nature non plus que la culture qui la parachève ne sont corrompues. Chaque instant de l’existence décide si tout ce qui descend converge. Or, le sens de la descente, son commencement se décide en même temps : la descente part de la planète et se méconnaît bientôt comme la montée vers un ciel inverse. L’humanité est ordonnée au plan d’elle-même, avec ses dénivelés, ses faux plats, ses auteurs graves (ses plongeurs) et ses auteurs légers (ses grimpeurs ou ses bondissants). Et chaque fois le dessein n’est pas de s’accommoder du monde tel qu’il est supposé être, mais d’en changer la formule, sans « religion commode » ; et toujours « qui veut faire l’ange fait la bête ». L’ordinaire contient l’extraordinaire. Usine qui ne peut dormir, il se réforme jour et nuit et soustrait chacun à la condition du bedeau-commis, prisonnier du fanal des cérémonies. La pure adaptation (la conformation) tend « à rompre tous les liens de la société civile » (Louis de Jaucourt, 1765). Qu’est-ce qu’une grâce expérimentale dans ce cas ? C’est l’aptitude de quelqu’un à se libérer du destin par l’expérience commune qui le traverse ; il s’agit du laboratoire de l’époque en chaque corps animé. C’est le partage des mêmes questions historiennes posées à tous et par tous (à leur insu ou non) qui contraint chaque caractère à gracier ses propres actes descendants. Gracier : non pas les exempter d’une responsabilité opérative, mais au contraire les rendre à nouveau aptes à donner sens au tourbillon magnétique de l’existence générale.
