APPARITIONS - 7 par Philippe Beck
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Paix hybride.
À supposer que la guerre ne soit pas déjà le fait terrestre dans son entier (multiplement réalisé en tant que monde), il faut distinguer la paix négative de la paix positive. La notion de la « paix négative » (Johan Galtung) provient de Spinoza : « La paix n’est pas la privation de la guerre, mais elle naît de la force de l’âme (ex animi fortitudine oritur). » (Traité politique, V, §4, 1675-1676, en même temps que la Recherche de Malebranche). L’absence de la guerre physique ne garantit pas la réalité de la paix d’existence, laquelle est toujours le fait d’une disposition commune. L’état de l’âme de chacun est corrélé à l’état de la cité. À cet égard, les habitants des pays épargnés par la guerre physique rejettent maintenant le sentiment de la paix véritable. La peur, le sentiment de la contrainte et de la servitude interdisent la perspective d’une paix par laquelle la situation de chacun rejoindrait au mieux la situation de tous. Quand l’éthique n’interdit pas la politique, alors l’existence paisible est perpétuelle en puissance au point de vue cosmopolitique, c’est-à-dire au point de vue de la Terre entière. « Une cité qui cultive la paix par la peur n’est pas une cité, mais une solitude. » (Traité politique, ibid.) Ce qui change l’ensemble des habitants en île (en somme d’îles), de sorte qu’un tel ensemble ne soit plus lié à lui-même, au sens de son histoire, et qui l’empêche de n’être « jamais moins seul que seul » (Caton d’Utique) et d’autoriser les singularités pensives, c’est le repli, la fragmentation et la contention dus à la crainte qui sépare de soi et d’autrui. « La fin véritable de la République, c’est la liberté » (Traité politique, VI, §3). La liberté est la création de l’humanité entière en tant que la condition humaine se lie au sens de sa propre existence et, à ce point de vue, « rien n’est plus utile à l’homme que l’homme », dit encore Spinoza au quatrième livre de son Éthique, proposition 35, corollaire 1. Il revient à l’être qui se dit humain de donner sens au fait d’être humanoïde et terrien, et de n’être pas une pierre ; on ne sort pas de là. Le corollaire 1 indique que « les hommes, en tant qu’ils vivent sous la conduite de la raison, s’accordent nécessairement (necessario conveniunt). » C’est pourquoi « l’homme est un dieu pour l’homme » (IV, 35, scolie). La multitude libre raisonne sa convenance, son accord au-delà (à partir) de la peur qui fragmente et contracte, et il arrive que le monde de tous impose un contact, une communication générale, pour penser l’accord sans obéissance, la propre révélation du nombre par lui-même, selon une existence collective qui n’est plus soumise à un Livre. Une âme générale comprend sa fortitude (sa disposition) en reconnaissant l’unité (c’est-à-dire la collectivité) de son intelligence diffuse. Alors, elle n’est plus un livre de révélation, ou l’origine de sa propre soumission. Il se peut que quelqu’un devienne un nombre au-delà de sa particularité d’existence, qu’il représente un commun sans communauté. Il s’accorde à être un dispensaire général, une pensée distribuée et apparue, un signataire universel et singulier : une liberté dans la paix de son inaptitude à être esseulé, la peur sentant la pensée contenue dans la peur.
La paix hybride est la situation de préparation à la guerre complète (si la guerre peut être complète sans se détruire), et la guerre hybride n’est rien d’autre que la paix négative ; l’absence provisoire de la guerre formelle correspond à une guerre indirecte qui, par ses moyens spéciaux (réinformation, piratages etc.), suscite une peur collective mêlée. La peur partagée confusément accepte déjà ou intègre l’idée du « conflit gelé » comme l’état existentiel du nombre, où la haute intensité alterne avec la basse intensité. Alternance qui paralyse précisément la peur sentant la pensée contenue dans la peur. La crainte de la prochaine offense, de la prochaine agression, le sentiment de l’imminence et la constante menace réduisent la puissance continue de la pensée, qui appartient à chacun et qui implique un repos, une disposition à la paix constructive (une faculté de poser le temps pour créer). L’agression n’est pas un phénomène moins naturel que la sociabilité et toute « science de la paix » est la traduction du fait que l’existence commune paisible a été observée. Les premières économies sont fondées sur la confiance dans l’échange (Graeber). La logique de la dette impose la violence quand elle moralise son institution. La sanction par la force devient un instrument de domination, qui déjà condamne la paix positive. Seul le jubilé, l’annulation périodique de la dette, empêche l’effondrement social. Car la société commence à s’effondrer (à s’oublier) quand règne la paix négative. La défiance veut que la relation soit réduite à la hiérarchie entre le débiteur et le créditeur. La morale de la dette justifie l’injustice, l’inégalité géométrique, qui fait croire à la guerre naturelle. Dans les sociétés sans État, la forme même de la paix apparemment négative, maintenue par le ridicule (la satire), la honte (le rappel du commun), la fuite etc., toute une série de protocoles homéostatiques, permet une coopération, une construction sociale en désamorçant les conflits. Ce n’est pas la guerre extérieure qui empêche la centralisation de la force, mais c’est la paix générale, avec ses équilibres vivants, qui est la condition de la liberté politique. La disparition du sentiment de la honte et du ridicule, par exemple, constitue l’un des indices que la paix négative, c’est-à-dire l’anticipation de la guerre, semble naturelle à la majorité des contemporains. La notion de la médiation, de la diplomatie amicale, disparaît sous nos yeux, malgré la réalité minoritaire des coopératives, etc. Elle rentre à la cave, où elle attend.
