APPARITIONS - 13 par Philippe Beck
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13. Effacer les traces.
En 1925, Brecht écrit un poème qui, en 1927, prendra place dans le Manuel pour habitants des villes. Il finit par le vers, bientôt devenu fameux : Efface les traces. Le poème recommande de partir sans laisser d’adresse, de ne garder aucun ami (« Quitte tes camarades au sortir de la gare »), de ne plus rien signer et de disparaître dans le nombre. L’éthique de la clandestinité révolutionnaire, signée de Brecht, conditionne alors une anthropologie de la ville, comme si la République de Weimar abritait le pire. La grande cité moderne impose la mobilité plutôt que l’installation, et chacun peut s’y rendre insaisissable ; la survie exige l’anonymat. Dans L’Opéra de quat’sous (1928), Mackie Messer incarne la fluidité morale, ou l’art de se retirer de la surface sociale ; en effaçant son passé, chacun pourrait changer d’identité. Dans les poèmes de l’exil (1933-1937), l’exilé doit disparaître, l’histoire officielle occultant les vaincus. Quand le fascisme engendre des vies sans traces, sur lesquelles il s’appuie, comment les habitants peuvent-ils encore exister en effaçant de plus belle les traces qu’ils laissent derrière eux ? Comment leur est-il possible de refuser toute empreinte de leur passage ? Le Livre des Passages de Benjamin (1927-1940, inachevé) note qu’« habiter bourgeoisement », à l’ombre des maisons, c’est imprimer des marques pour donner sens à l’intérieur en y accumulant souvenirs exposés, témoignages biographiques et meubles de caractère, tandis qu’aux yeux du flâneur, « botaniste de l’asphalte », « la rue est un appartement ». À ce point de vue, la rue est, en effet, un grand appartement où « la foule est le voile à travers lequel la ville familière apparaît comme fantasmagorie ». Appartement que l’homme mobile peut habiter à nouveau, lieu accueillant aux fleurs de pavés, à l’imagination qui voit la vie en beau. Le flâneur, aussi suspect qu’il paraît détaché, sans fétiche, se croit encore extérieur à la « bonne société » que résume l’intérieur bourgeois. Une déambulation ambiguë lisse ses traces comme ferait un conspirateur.
Si l’histoire des vainqueurs escamote les vaincus, alors il faut, dit Benjamin, « brosser l’histoire à rebrousse-poil », afin qu’elle réagisse. Seule une irritante caresse adressée à l’époque peut la déranger utilement. Cette caresse du regard contrarie la vision dominante du récit historique, qui est écrite dans la perspective des vainqueurs comme si la violence n’existait pas et n’avait pas existé. Le flâneur devient une sorte d’enquêteur qui cherche à sauver l’empreinte des humiliés et des opprimés et, à cet égard, il cherche à effacer leur effacement. Brosser l’histoire à rebrousse-poil consiste donc à irriter le corps social en mimant une caresse. Mais c’est une caresse de blessé. Adorno parle de préserver la trace négative. Dans sa Théorie esthétique (1961-1969, inachevée), « l’art est le sismographe historique de la souffrance accumulée. » « La souffrance a autant droit à l’expression que le torturé à hurler. » Chaque souffrance est, au fond, une espèce de torture. « Les œuvres d’art réussies sont celles qui gardent en elles la trace du négatif. » La Dialectique négative (1966) établit que « la pensée doit se mesurer à ce qui lui résiste », c’est-à-dire prendre la mesure d’un monde où l’effacement des traces finalement conspire à la disparition des promesses. Il s’agit d’un monde qui accomplit le mal en détruisant l’espoir. « Ce qui a souffert doit demeurer, sans être transfiguré. » L’art est toujours une cicatrice et il témoigne du processus par lequel la souffrance se convertit brutalement en désespoir. L’espoir n’est vivant qu’en rejetant la transfiguration du réel. Réalisme il y a et l’imagination est une fidélité. La réconciliation prématurée prépare l’oubli. « Conserve la cicatrice » devient ainsi le précepte occidental-oriental ; les meurtris peuvent être sauvés du négatif à travers les œuvres qu’ils ont attendues.
Inversant le diagnostic de Benjamin (« Expérience et pauvreté », 1933), nous pourrions dire à présent : « Riches nous sommes devenus ». Riches en traces, saturés de marques visibles, pleins de gestes nombreux et inventifs ayant échoué à inverser le cours de l’Histoire, et nous ne pouvons plus nous appauvrir dans le bel aujourd’hui inhabitable. Nous labourons la fable du laboureur et de ses enfants. Sur notre porte est écrit Ésope ou La Fontaine. « N’efface plus les traces », car ta déambulation sert ton art de signer quelque nouvelle manière d’apparaître ; il faut intervenir et se manifester à partir des sillons, des vestiges et des impressions où elle s’est dessinée. Ton lourd bagage a deux anses. Tu as bien plus d’amis que tu ne crois, qui voyagent à leur façon, chargés de références, de traces constructives, de souvenirs et de fantasmagories. L’exilé de l’intérieur, l’exilé de la rue ont cessé d’être des épouvantails l’un pour l’autre. Ils arpentent, comme le monde même, les trésors inemployés que la culture fantomatique a déposés en eux, en dépit des luttes qui les déchirent et continuent à leur corps défendant.
